article CD'enjeux 06 mai. 2020

Faire la ville « avec » ou « à partir de »

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 « Mobiliser le territoire par le(s) projet(s) » 1/4

A pied ou en vélo, sillonner la banlieue revient toujours à faire la rencontre de la marginalité urbaine évoquée par Pierre Sansot dans son ouvrage éponyme1.

Au sein d’un ordre hyperurbain, ces espaces se dressent dans les représentations collectives comme des « contre-lieux », marqués par un double stigmate, spatial et social. 

Cet article a été co-écrit avec Matthieu Lhommedé, élève à l'institut national des études territoriales (INET)

 

La banlieue représente en effet cette zone incertaine2, où la répartition des classes sociales est physiquement délimitée dans l’espace, entre pavillons et barres d’immeubles ; où les espaces publics, places historiques ou nouveaux city-stades, font sans cesse événement et rassemblent les habitants ; où la nature vive est toujours prête à surgir, quelque part en bordure des rues bétonnées ; où la gare constitue une interface paradoxale : vecteur ultime de mobilité, elle est aussi symbole de la dépendance des habitants périphériques à la ville-centre.

Après trente ans de politique de la ville3 et plusieurs programmes de renouvellement urbain, les populations vivant dans les quartiers dits « Politique de la Ville »4 restent exposées à de multiples difficultés socio-économiques : copropriétés dégradées, taux de chômage et taux de pauvreté très supérieurs à la moyenne nationale, désertification médicale et sous-investissements publics chroniques.

Et pourtant : pour une partie croissante des populations urbaines, en particulier les 20-40 ans dotés d’un fort capital culturel, ces quartiers représentent le lieu du mouvement et de l’effervescence urbaine. Pour quelles raisons nombre d’entre eux préfèrent-ils découvrir certaines zones en déshérence de la Seine-Saint-Denis, plutôt que les éco-quartiers flambant neufs jouxtant la BNF ? Pourquoi certains membres de la nouvelle « classe créative » apprécient-ils davantage arpenter la rive du Canal Saint-Denis à Aubervilliers, plutôt que la ZAC Claude Bernard à Paris ? Sans doute l’expérience sensible de ces espaces urbains peut-elle expliquer cette fascination : marqués par les traces encore béantes de notre histoire sociale, ces lieux sont, plus que d’autres, vecteur de sociabilité, d’échanges et de projets.

Dans les processus contemporains de fabrique de la ville, certains élus ou aménageurs s’efforcent précisément de maintenir cette atmosphère vivace et désordonnée ; ils favorisent l’émergence de lieux où les habitants entrent en relation, où les passants s’attardent et où les flâneurs curieux viennent y jeter un oeil. L’engouement pour les friches urbaines, les projets de « tiers-lieux » ou d’urbanisme temporaire, qui jaillissent aux quatre coins du Grand Paris5 et sur l’ensemble du territoire national, témoigne de cette aspiration grandissante à faire la ville « avec » ou « à partir de ».

Le projet « Territoire apprenant contributif » lancé par Patrick Braouezec et Bernard Stiegler à Plaine Commune, de même que celui du village olympique, qui verra le jour sur les communes dionysiennes de Saint-Denis, de Saint-Ouen et de l’Ile-Saint-Denis, s’inscrivent dans cette démarche du refus de la table rase. Ils incarnent également une volonté politique consistant à mobiliser les outils numériques comme les leviers d’une transformation urbaine au bénéfice de l’ensemble des habitants. A mesure que se transforme le nord-est parisien augmente en effet le risque de rupture entre différentes catégories d’usagers-citoyens métropolitains : alors que les cols blancs occupent des milliers de m² tertiaires de la Plaine Saint Denis, 39% des nouveaux entrants dans le parc social du bailleur Plaine Commune Habitat ont des revenus inférieurs au seuil de pauvreté.

Face à l’aggravation de ce phénomène de « métropole à deux vitesses », certaines collectivités plaident désormais pour un aménagement inclusif : sur le futur site du village olympique, la construction de bâtiments réversibles favorisant l’appropriation du lieu par les habitants du territoire au-delà du seul événement olympique constitue un exemple de déclinaison d’une telle volonté. Le postulat d’une telle démarche : faire des technologies de la smart city autant d’outils susceptibles de favoriser l’encapacitation des habitants in situ.

Dans ce paradigme, mobiliser le territoire par le projet relève ainsi d’une démarche inductive visant à adopter une représentation du territoire circonstanciée, évolutive et discutée par les habitants eux-mêmes6.

 « Conduite d’anticipation » analysée notamment par l’anthropologue Jean-Pierre Boutinet7, le projet s’attache à « explorer l’avenir pour le domestiquer » ; cette idée est symptomatique du rapport au temps linéaire – et non plus cyclique - développé par notre civilisation technologique. Longtemps auréolé d’une connotation positive, le projet permettrait la mise en mouvement des désirs, individuels ou collectifs. Tout projet suppose en effet la matérialisation d’une intention, voire d’un idéal : la rhétorique déployée par la candidature des JO de Paris de 2024, en particulier pour son volet « vitrine de l’innovation », témoigne de cette volonté de réaliser quelque chose à plusieurs, de fédérer des énergies en vue d’atteindre des objectifs communs.

Une telle intention pourrait toutefois s’avérer paradoxale lorsqu’on sait que la promesse de la ville intelligente cherche à se distinguer d’une conception planifiée et unilatérale de l’aménagement8, en même temps qu’elle vise à une forme d’automatisation du fonctionnement des systèmes urbains, susceptible d’exclure les citoyens de la décision. Les premières expériences de smart city appliquée illustrent en effet l’essor d’une nouvelle gouvernance algorithmique9 de la ville : fondée sur la multiplication des capteurs et le recours à l’intelligence artificielle, cette approche cybernéticienne vise avant tout à optimiser la gestion urbaine par l’exploitation des données.

Dans ces conditions, faire la ville intelligente ne risquerait-il pas de constituer non plus un projet, mais un programme technique, entendu comme la « description de la suite, souvent cyclique, d'opérations que doit effectuer une machine quelconque»10 ?

Afin de se prémunir d’une telle vision cybernétique de la ville, et ainsi de tenir le pari de faire la ville « avec », l’enjeu pour les acteurs publics serait alors de faciliter la mobilisation véritable des intelligences ; garantir la discussion du projet urbain par les citoyens permettrait de renouer avec la notion de projet en l’inscrivant dans un véritable éco-système urbain.

Cet article est issu du texte « Mobiliser le territoire par le(s) projet(s) » cosigné par Camille Picard, directrice territoriale Seine Saint-Denis et Val d’Oise à la Banque des Territoires et Matthieu Lhommedé, élève de l’INET.

Références