article CD'enjeux 29 mai. 2020

Plaine commune : l’économie contributive à l’épreuve du terrain

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8 mn

Faire évoluer notre organisation économique, fondée sur un modèle de producteur-consommateur et un consumérisme exacerbé, vers une économie de la contribution fondée sur les savoirs et capacités, tel est le « rêve » que caresse Bernard Stiegler, philosophe et chercheur à Institut de Recherche et d'Innovation (IRI). Ce projet, loin d’être utopique, consiste de façon très pragmatique à imaginer et expérimenter la mise en place d’un revenu contributif permettant de partager différemment la richesse à l’heure où les mutations technologiques sont massivement destructrices d’emploi.

C’est sur le territoire de Plaine Commune en Seine-Saint-Denis qu’à la demande de son président, Patrick Braouezec, est lancé en 2016 le projet de « territoire apprenant contributif ». L’année suivante se met en place une équipe de recherche contributive aujourd’hui impliquée dans trois ateliers. Isabelle Laudier, Responsable de l’Institut pour la recherche de la Caisse des Dépôts, a interrogé Bernard Stiegler pour nous éclairer sur cette initiative.

 

Isabelle Laudier, responsable de l’Institut pour la recherche de la Caisse des Dépôts

 

Isabelle Laudier - Pouvez-vous nous présenter les travaux que vous menez sur le territoire?

Bernard Stiegler - Nous soutenons que l’industrialisation initiée à la fin du 18e s. a consisté progressivement à « prolétariser » les travailleurs, c’est-à-dire à soumettre les producteurs à des processus technologiques plus ou moins automatisés. Au départ cela ne concernait que les ouvriers et les travailleurs manuels. Au 20e s., ce sont les consommateurs eux-mêmes qui sont standardisés via l’adoption de comportements préfabriqués par des cabinets de marketing. Au 21e s. cela touche absolument tout le monde, les médecins, les banquiers, et même les scientifiques. « Prolétariser » veut dire ici précisément : ayant perdu le savoir du travail qu’ils produisaient.

Nous ne sommes pas opposés à l’automatisation en soi, on peut même se réjouir que l’emploi automatisable disparaisse quand il consiste à appliquer des procédures prescrites par des systèmes qui commandent mécaniquement les employés. Le problème est qu’en l’état actuel des choses, les algorithmes bloquent la création, appauvrissent les savoirs, éliminent les singularités et conduisent à la prolétarisation des activités. Il y a toujours des compétences, il y a toujours des pratiques, mais ce ne sont pas véritablement des savoirs.

Pour remettre l’automatisation et les réseaux numériques au service de l’avenir, plutôt que de sa destruction, il faut revaloriser le travail en rémunérant hors emploi les personnes qui travaillent, et, ce faisant, cultivent un savoir – cette rémunération étant conditionnée par l’obtention d’emplois intermittents.

Isabelle Laudier - C’est ce que vous appelez un revenu contributif ?

Bernard Stiegler - Tout à fait. L’idée s’inspire du régime des intermittents du spectacle qu’il s’agit d’étendre progressivement à d’autres activités – non pas sous la forme d’une allocation chômage, mais comme un « revenu contributif » qui serait conditionnel.

Isabelle Laudier - Cette distinction entre travail et emploi, en quoi est-elle essentielle ?

Bernard Stiegler - Beaucoup de personnes employées ne travaillent pas, au sens où elles n’ont pas la possibilité de mettre en œuvre leur propre initiative, leur propre savoir. C’est le cas des employés qui utilisent SAP au contrôle de gestion, des caissières qui ne font plus que suivre la procédure de la caisse à code-barres, mais aussi de plus en plus de personnels médicaux qui sont obligés de se soumettre à des protocoles. C’est extrêmement dangereux parce que cela diminue la résilience.

D’autres travaillent mais n’ont pas d’emploi. C’est le cas du pianiste qui travaille ses gammes, hors emploi. Entendu ainsi, travailler, c’est d’abord augmenter ses capacités. Nous empruntons cette notion à l’économiste indien Amartya Sen. Ce dernier a mis en évidence qu’en 1972, l’espérance de vie des Bangladais masculins étaient supérieurs à celle des habitants masculins de Harlem. Pourquoi ? Parce que ces communautés maintenaient ce qu’il appelle des « capabilités » - savoir-être, savoir-faire ou savoir spirituel - contrairement aux habitants de Harlem qui, pris dans un processus de prolétarisation, perdaient leurs savoirs.

Et enfin, il existe des gens qui sont employés et qui travaillent. Ce sont les 53 % qui, pour le MIT, restent non automatisables, et ce, parce que le savoir mis en œuvre dans ces emplois n’est pas automatisable. Il n’est pas possible, par exemple, d’automatiser le travail de Nikolaï Lobatchevski, le géomètre qui a révolutionné la géométrie non euclidienne. Le travail, c’est ce qui produit des bifurcations, des changements dans le monde qui étaient imprévisibles et incalculables.

La perte de savoir dans le travail est extraordinairement préoccupante : elle augmente massivement l’entropie. C’est pourquoi il faut reconstituer une économie qui permette le développement des individus en produisant du savoir, dans tous les domaines, aussi bien la finance que la cuisine, les soins aux bébés, l’alimentation, etc. C’est ce que nous expérimentons en Seine-Saint-Denis, en reconstituant des processus de capacitation sur des sujets très concrets qui sont portés par les habitants.

À partir de là, nous cherchons à générer de nouvelles résiliences, luttant contre l’entropie, et reposant sur des formes d’économies innovantes et de la solidarité, que nous appelons l’économie contributive.

Isabelle Laudier - En quoi le territoire de Plaine Commune constitue-t-il un terreau idéal pour expérimenter cette économie contributive ?

Bernard Stiegler - C’est un territoire extraordinairement contrasté, d’un dynamisme stupéfiant, que je qualifierais de dynamisme de la limite et du rock bottom, c’est-à-dire de ceux qui touchent le fond. Territoire d’atterrissage de la plupart des migrants, il accueille 138 nationalités différentes.  Territoire contrasté, il affiche une espèce de bipolarité étonnante entre le sud du département qui connait une très forte dynamique urbaine autour du Stade de France et le nord qui connait d’immenses difficultés.

Nous y avons découvert des choses très positives : un nombre important d’initiatives porteuses de processus de capacitation venant des militants associatifs mais aussi des habitants qui sont dans la débrouillardise ; des investissements de Paris VIII et de Paris XIII, les deux universités présentes depuis très longtemps sur le territoire ; ainsi qu’une politique très dynamique de Plaine Commune qui a réussi à faire venir de nombreux investisseurs, des sièges sociaux, etc.

C’est un territoire plein d’énergie qui, avec l’arrivée du campus Condorcet, mêle tout le spectre de l’économie urbaine depuis les jeunes de La Courneuve employés à Roissy comme bagagistes, jusqu’aux studios de cinéma de Plaine Commune, en passant par le siège social de Generali sans oublier le marché de Seine-Saint-Denis, mais aussi des initiatives tout à fait extraordinaires en matière d’agriculture urbaine, de développement de recyclage.

Isabelle Laudier - Venons-en aux programmes que vous développez sur le territoire. Pouvez-vous nous présenter le projet de clinique contributive ?

Bernard Stiegler - Le projet de clinique contributive a été initié avec Marie-Claude Bossière, une pédopsychiatre intervenant dans des structures de protection maternelle et infantile sur le territoire de Seine-Saint-Denis. Elle était confrontée à une « épidémie » de contamination par les smartphones touchant des nourrissons. De jeunes mères se trouvaient en situation de présenter le smartphone à leur bébé qui refusait le sein pour l’encourager à téter. Marie-Claude Bossière avait identifié des situations de « quasi-autisme » chez ces enfants exposés très tôt aux smartphones. Totalement coupés du monde, ils perdaient la troisième dimension de l’espace et n’accédaient pas au langage ni à la communication.

Elle a travaillé avec des parents, des mères essentiellement, et elles ont réussi ensemble à retourner des situations désespérées. Ces mères travaillent aujourd’hui avec nous pour aider d’autres mères à « désintoxiquer » leur enfant. Nous avons mis en place un processus d’entraide mutuelle. Le projet s’est monté autour d’une PMI (centre de protection maternelle et infantile) du quartier Pierre Sémard à Saint-Denis. Pendant huit mois, nous avons travaillé avec les personnes de la PMI pour définir avec elles un protocole de recherche contributive, en lien avec les chercheurs en psychopathologie, en biologie et en philosophie qui accompagnent ce processus, après quoi nous avons associés les parents qui sont totalement impliqués dans la recherche. Ce protocole permet le développement d’un savoir collectif, où chacun apprend à faire face aux problèmes que posent les smartphones et plus généralement les écrans dans les familles. 

Dans ce contexte-là, exceptionnellement, nous versons des compensations financières. Ce n’est pas encore un revenu contributif, c’en est une simulation. Nous n’avions pas évoqué cette question au départ pour ne pas introduire dans l’implication des personnes le biais induit par la perspective d’avoir un tel revenu. Notre but et qu’à terme les mères qui s’investissent pour rentrer dans les processus de soins d’autres parents puissent bénéficier d’un revenu contributif et d’emplois intermittents dans un cadre d’économie publique qui reste à définir.

Isabelle Laudier - Vous travaillez également, en milieu scolaire cette fois, sur un processus d’encapacitation des habitants dans la ville, en particulier dans le cas de la reconversion future du village olympique 

Bernard Stiegler - Oui, sur ce projet nous sommes soutenus par la Caisse des Dépôts, qui se préoccupe de l’impact du futur Village des athlètes des JO 2024 sur le territoire et de son héritage, après les Jeux, sur le plan de sa reconversion. La question est de savoir comment on resocialise ces investissements sportifs dans une perspective qui est celle du territoire, sans tomber dans le danger d’une gentrification ou d’une consumérisation à outrance.

Nous avons travaillé, en relation étroite avec le rectorat de Créteil et en consultant l’Institut géographique national, sur la mise en place d’un processus d’encapacitation en milieu scolaire. En effet, le Grand Paris Express et le Village des athlètes représentent 13 milliards d’investissements sur le territoire de Plaine Commune, et ces investissements se font dans un contexte de mutation industrielle très intense des métiers de la construction et de l’urbanisme, avec le développement du building information modeling (BIM) qui installe une nouvelle manière de faire  la ville, qui est en train de révolutionner toute la chaîne de production de la ville – en amont et en aval de la « smart city ».

Face à cette véritable révolution industrielle de l’urbain, notre objectif est d’encapaciter les habitants : nus posons qu’une ville intelligente, c’est une ville qui cultive l’intelligence de ses habitants. Il s’agit de permettre aux élèves des collèges et lycées d’avoir une intelligence claire de ce qui peut advenir dans la reconversion du Village des athlètes, qu’ils puissent faire collectivement (et avec leurs professeurs et leurs parents) des propositions, et deviennent même des acteurs de cette reconversion et développent des capacités dans les nouveaux métiers du bâtiment et de l’environnement.

Nous allons démarrer ce processus à la rentrée avec une cohorte de quelques centaines d’élèves, depuis la 6e jusqu’à la terminale, des professeurs et des parents. Notre idée est de mettre toutes les données IGN, cadastrales, BIM, etc., dans le jeu Minetest qui est le clone en logiciel libre du jeu Minecraft, un logiciel de modélisation en architecture. Les élèves vont travailler d’abord à modéliser leurs propres établissements sur Minecraft, puis les représenter dans leur quartier en faisant des propositions d’amélioration, et enfin de s’approprier la construction du Village des Athlètes et ses évolutions possibles. Dans ce contexte, l’objectif est aussi de faire émerger des formations professionnelles d’un nouveau type, évidemment en coopération étroite avec le Rectorat.

Isabelle Laudier - Et le troisième projet ?

Bernard Stiegler - La comptabilité est la clé pour développer une véritable économie contributive. C’est pourquoi avons mis en place un atelier de comptabilité de l’économie contributive, qui valorise les apports des activités humaines dans la lutte contre l’entropie. Nous mettons en place (en relation avec la Caisse des Dépôts et avec la Société Générale) une plateforme contributive pour produire une analyse de la valeur permettant de passer de la micro-économie territoriale à la méso-économie d’une filière et enfin, à la macro-économie nationale et internationale Nous faisons cela avec des professionnels de la comptabilité en essayant aussi de coller aux propositions d’évolution des normes comptables de l’Union européenne. L’objectif ultime est d’inscrire les limites d’un développement soutenable dans la comptabilité économique tout en valorisant et solvabilisant à travers des emplois intermittents les savoirs acquis grâce au revenu contributif.

Isabelle Laudier - Qu’est-ce qui fait la différence entre économie contributive et économie collaborative ?

Bernard Stiegler - À l’inverse de l’économie contributive, le collaboratif soit exploite l’emploi gratuit, soit accentue la prolétarisation à un point extrême. Des plateformes comme Uber ou Airbnb s’appuient sur des logiques de désintermédiation et qui, sous couvert de partage de données, court-circuitent et dérégulent nos systèmes d’organisation en captant toutes les data produites. Ces plateformes ne redistribuent rien. De plus, l’économie collaborative n’est pas qualifiée au plan macro-économique : elle n’est pensée qu’au niveau de l’entreprise, et elle ne prend pas en compte la question des externalités positives et négatives.

C’est pour porter ces questions au niveau macro-économique que nous travaillons à l’invention d’un nouveau plan comptable national.

Isabelle Laudier - En quoi le cadre d’analyse de l’économie contributive peut-il être utile dans une situation, comme celle que nous vivons aujourd’hui, de crise sanitaire ?

Bernard Stiegler - Nous pensons que ces démarches font partie d’une réponse véritable à ce qu’on appelle l’après-Covid-19. En effet, cette crise est la conséquence d’une baisse de résilience extrêmement grave et d’une très grande dépendance. Baisse de résilience car les grands écosystèmes ont été perturbés, créant des migrations de virus entre espèces qui atteignent l’être humain, accélérées de manière foudroyante par la mondialisation – les défenses immunitaires des humains étant elles-mêmes réduites par la standardisation de leurs modes de vie – sans parler de la très grande dépendance due à la perte de capacités de production, y compris pour fabriquer des biens fondamentaux comme des masques ou des médicaments, etc.

Le programme de Plaine Commune peut servir d’exemple de reconquête de ses capacités propres. Nous sommes en train de monter d’autres projets, notamment avec la Direction du programme de développement de l’ONU, dans divers domaines de l’économie industrielle aussi bien que de l’élevage, de la pêche et du tourisme.

 

 

 

 

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