Les bases théoriques de la ville low-tech posées , cette démarche doit se concrétiser dans la façon dont celle-ci est construite et aménagée. Plaçant les notions de sobriété et de convivialité au cœur de la fabrique urbaine, la démarche low-tech répond au besoin d’habiter en construisant moins, mieux, et en repensant nos espaces publics. Si la démarche low-tech touche donc à la matérialité de la ville – quand, comment et avec quoi est-elle bâtie ? – elle ouvre également une réflexion plus globale autour de la notion de décloisonnement. Une réflexion à laquelle l’économie sociale et solidaire (ESS) a beaucoup à apporter, comme le montre la récente étude du Labo de l’ESS.

 

Ce billet est le deuxième d’une série restituant les grands enseignements de l'étude parue en février 2022 « Pour des métropoles low-tech et solidaires » menée par le think tank Le Labo de l’ESS avec 6 territoires (Bordeaux, Lille, Lyon, Paris, Poitiers et Strasbourg) avec le soutien de l’Institut pour la recherche de la Caisse des Dépôts, montrant que l’économie sociale et solidaire (ESS) est particulièrement ressource pour la mise en œuvre d’une telle démarche.

 

Construire moins, construire mieux, aménager durablement l’espace public : triptyque pour une fabrique urbaine low-tech

  1. Construire moins en densifiant

Dans la démarche low-tech, la réponse au besoin fondamental d’habiter (se loger mais aussi, plus généralement, accueillir l’ensembles des activités des villes et de leurs habitant·e·s) doit se faire avec moins de ressources, dans une logique de sobriété. Or, faire avec moins, cela veut d’abord dire moins construire. La consommation d’espaces à des fins de construction doit en effet être fortement réduite, tant en raison des effets de cet étalement (artificialisation des sols, éloignement du centre des périphéries, morcellement de l’espace urbain, etc.) que du fait de la consommation de ressources (en grande partie non-renouvelables) et de la production de déchets[1] qu’elles entraînent. Pour cela, il est nécessaire de densifier les villes, du moins jusqu’à un certain point, sans diminuer la qualité de vie et architecturale des espaces urbains.

Il s’agit surtout d’intensifier les usages des lieux existants, notamment par leur mutualisation. Cette mutualisation peut être permanente, en les partageant de façon continue entre plusieurs structures. C’est par exemple le cas de la Maison des Initiatives, de l’Engagement, du Troc et de l’Echange (MIETE), un collectif associatif villeurbannais regroupant environ 70 initiatives dans un espace de 900 m², louant ses espaces de bureau et de travail et mettant à disposition de ses membres des salles mises en commun pour que ceux-ci puissent y développer leurs activités à destination des habitant·e·s du quartier. La mutualisation des espaces peut également être ponctuelle, comme dans le cas d’une cantine scolaire mise à disposition d’une association proposant des ateliers « cuisine » pendant les périodes de vacances.

Cette intensification des usages concerne également les bâtiments et espaces vacants ou en friches, dans le cadre d’une occupation temporaire. De plus en plus courantes, ces opérations permettent de faire vivre le lieu, qui autrement aurait été inoccupé, tout en privilégiant des aménagements légers et réversibles, et en expérimentant afin de préfigurer des usages futurs. Ces opérations prennent souvent la forme d’un tiers-lieu, porté et animé par des initiatives de l’ESS (comme Les Cinq Toits à Paris ou La Caserne à Poitiers), mais pas seulement. Par exemple, l’association Caracol développe à l’échelle nationale un autre modèle d’occupation temporaire sous la forme de colocations mixtes et solidaires qui font vivre dans un immeuble ou un pavillon inoccupé personnes réfugiées et locaux·ales en proposant des loyers très en-dessus des prix du marché.

Plus généralement, la densification des villes peut s’inspirer de la démarche d’urbanisme circulaire développée par l’urbaniste Sylvain Grisot[2] qui, outre l’intensification des usages, promeut également la transformation de l’existant (par exemple par la surélévation d’un bâtiment ou sa reconfiguration pour accueillir de nouveaux usages) et le recyclage des espaces urbains, friches notamment.

  1. Mieux construire (et équiper)

Faire avec moins c’est aussi faire mieux, en construisant de façon plus frugale et moins dépendante de processus techniques consommateurs en ressources et en énergie. La démarche low-tech rejoint en ce sens l’écoconstruction, c’est-à-dire une manière de bâtir (ou de rénover) qui vise à minimiser au maximum ses impacts écologiques et sociaux, notamment en privilégiant des matériaux biosourcés, de préférence locaux, ainsi que des techniques constructives plus durables. Les villes et agglomérations ont un rôle à jouer en soutenant les initiatives qui s’emparent de ces sujets – comme l’association Oïkos en région lyonnaise – et en orientant les pratiques. Par exemple, la Ville de Bordeaux a initié en 2021 un label visant à encourager des bâtiments frugaux, privilégiant notamment une ventilation naturelle et la présence d’îlots de fraîcheur végétalisés au recours à des solutions techniques pour assurer un confort thermique dans un contexte de réchauffement climatique. Il s’agit également de développer les pratiques de réemploi des matériaux de construction afin d’inscrire les flux de matières qui constituent le métabolisme urbain[3] dans une logique circulaire. Comme sur les sujets évoqués précédemment, l’ESS est bien présente et pionnière, à l’instar de la société coopérative d’intérêt collectif (SCIC) Bellastock ou l’association RéaVie en région parisienne.

Cette réflexion sur les impacts de l’habitat concerne donc en premier lieu la structure même du bâtiment, mais pas seulement. Elle concerne également ses équipements principaux : éclairage, chauffage, sanitaires, etc. Le recours à des technologies plus ou moins consommatrices en énergie et en ressources (eau notamment) va croissant[4] et le développement de la domotique contribue à augmenter cette dépendance. La démarche low-tech peut à ce titre se révéler inspirante pour privilégier des solutions moins technologiques et à plus faible impact écologique. Par exemple, le remplacement de sanitaires classiques par des toilettes sèches permet d’économiser grandement la consommation en eau potable, tout en rendant possible la valorisation des urines et fèces, qui peuvent servir d’engrais naturel et ainsi réduire notre dépendance à la technologie des engrais chimiques, polluants et très majoritairement importés, en rebouclant le cycle de l’azote[5]. À Bordeaux, l’association La Fumainerie a rassemblé autour d’elle un collectif d’acteur·rice·s pour expérimenter la création d’une filière urbaine de collecte et de valorisation de ces matières organiques.

  1. Aménager les espaces publics de façon plus durable

Au-delà des bâtiments, la démarche low-tech doit irriguer plus largement la fabrique de la ville, notamment en ce qui concerne l’aménagement de l’espace public. Deux enjeux sont plus particulièrement pointés par le Labo de l’ESS dans son étude.

Premièrement, les villes doivent questionner leurs pratiques en matière de mobilier urbain. Le développement des panneaux publicitaires vidéo constitue à ce titre un contre modèle (ceux-ci consomment beaucoup d’énergie pour une utilité sociale discutable). A contrario, des pratiques d’écoconception et de réemploi sont à encourager pour rendre le mobilier urbain plus durable. Des partenariats peuvent être montés avec des structures de l’ESS locales qui produisent à travers leurs activités un mobilier écoconçu, en impliquant parfois les habitant·e·s à travers des ateliers participatifs comme le fait par exemple l’association parisienne Extramuros.

Deuxièmement, la démarche low-tech appliquée à l’aménagement de l’espace public vise à développer les solutions fondées sur la nature. La renaturation des villes apporte en effet de nombreux bénéfices en matière de qualité de l’air et de vie, en préservation de la biodiversité et des sols, de régénération du cycle de l’eau et, dans une moindre mesure, de production alimentaire. Pour autant, la place de la nature en ville dans une démarche low-tech s’éloigne quelque peu de celle que lui réservent les images légèrement caricaturales. Plutôt que de végétaliser chacune des façades et de développer des systèmes très technologiques de gestion de cette flore, il s’agit surtout de faire avec l’existant, de l’accompagner par une gestion écologique, et de favoriser la diversité au sein de l’écosystème naturel urbain, notamment afin de permettre une meilleure résilience de celui-ci dans un contexte climatique changeant et aux phénomènes extrêmes de plus en plus réguliers.

Vers de nouveaux usages urbains : la ville low-tech, ville des décloisonnements

Les enjeux et exemples cités plus haut le montrent, la mise en œuvre d’une démarche low-tech urbaine impacte directement la matérialité de la ville, ce qui est construit et comment elle est construite. Mais elle influe aussi – et surtout – sur nos usages, en encourageant un décloisonnement dans notre rapport aux différents espaces urbains, publics et privés. Une cour de récréation peut devenir un îlot de fraîcheur accessible à tou·te·s en dehors des périodes d’activité scolaires[6], un bâtiment historique peut accueillir de multiples activités sociales, culturelles et solidaires qui contribuent à lui donner une seconde vie, etc. Les tiers-lieux[7] illustrent parfaitement ce décloisonnement des espaces par une mixité d’usage.

La mise en œuvre d’une démarche low-tech en ville appelle également un décloisonnement des enjeux : de par son aspect holistique et transversal, la démarche low-tech amène à penser de façon conjointe – autrement dit systémique – différents sujets de la fabrique de la ville, en leur donnant une cohérence d’ensemble fondée sur un nouveau rapport à la technologie.

À ce décloisonnement des enjeux répond, enfin, un décloisonnement entre acteur·rice·s. Pour inventer des solutions locales de réemploi des matériaux issus de la (dé)construction comme pour expérimenter une filière de valorisation des excréta ou encore développer des lieux alliant de multiples activités et services, l’articulation et la collaboration de multiples acteur·rice·s – public·que·s et privé·e·s – métiers et compétences est plus que jamais nécessaire. Par les multiples formes de coopérations qu’elle développe et son approche solidaire, nécessaire pour que les solutions et espaces low-tech ne bénéficient pas qu’à une partie de la population, l’ESS est définitivement une partie prenante incontournable de cette fabrique

 

[1] En France, le secteur du bâtiment et des travaux publics (BTP) est responsable d’environ 70% des déchets. Source : ADEME. (2020). Déchets chiffres-clés. L’essentiel 2020. URL: https://librairie.ademe.fr/dechets-economie-circulaire/4596-dechets-chiffres-cles-l-essentiel-2020.html

[2] Pour en savoir plus, se reporter à son ouvrage Manifeste pour un urbanisme circulaire paru en janvier 2021 aux Éditions Apogées et se référer l’épisode à venir du podcast du Labo de l’ESS, « Faire éco », proposant une interview de Sylvain Grisot dans le cadre d’une série de trois épisodes dédiés à la démarche low-tech.

[3] La notion de métabolisme urbain désigne « l’ensemble des flux d’énergie et de matières mis en jeu par le fonctionnement d’un territoire donné ». Source : Barles, S. (2018). Métabolisme urbain, transitions socio-écologiques et relations ville-campagne. Pour. N°236, pp. 49-54. URL : https://www.cairn.info/revue-pour-2018-4-page-49.html

[4] En 2016, une enquête réalisée par IPSOS pour le compte de l’OCAD3E que les foyers français comptaient en moyenne 99 équipements électriques et électroniques, soit environ 450 kg (ou 200 kg par habitant). Source : IPSOS. (2016). Quantification Des Équipements Électriques et Électroniques Au Sein Des Ménages

[5] Voir par exemple : PRUVOST-BOUVATTIER, M et al. (2020). Valoriser l’azote et le phosphore des urines
pour une meilleure sécurité écologique et alimentaire. Note rapide de l’Institut Paris Région n°858. URL
 : https://www.institutparisregion.fr/fileadmin/NewEtudes/000pack2/Etude_2377/NR_858_web.pdf

[6] Voir l’initiative des cours « oasis » lancée par la Ville de Paris dans le cadre de sa stratégie résilience : https://www.paris.fr/pages/les-cours-oasis-7389

[7] Voir sur ce sujet l’étude du Labo de l’ESS intitulée « Dynamiques territoriales de transition dans les territoires » (2020) ou encore le rapport « Nos territoires en action » publié en 2021 par l’association France Tiers-Lieux