970.000. C’est le nombre d’enfants de 6 à 18 ans qui n’ont pas pu se connecter à l’école à distance pendant le premier confinement. Logiquement, ce sont avant tout les enfants des classes les plus défavorisées de la population qui ont été en priorité touchés par ce décrochage inédit, amplifiant des inégalités déjà existantes dans l’accès à l’éducation. Pour répondre à ce besoin d’inclusion numérique, de nombreuses solutions ont vu le jour, souvent tournées vers l’équipement des établissements et des élèves, et vers la formation des jeunes au numérique. Cependant, un an après, les acteurs du secteur s’accordent à dire qu’équiper ne suffit pas : l’heure est désormais à une approche plus globale, qui dépasse le seul cadre du numérique éducatif et des jeunes.

Ce nouvel enjeu a été le sujet de la seconde édition de l’événement « Parlons Inclusion Numérique », une webconférence rassemblant divers acteurs publics et privés travaillant à l’inclusion et à l’éducation numériques. Cet événement, co-organisé par la Banque des Territoires et la Mednum, a permis de mettre en lumière le lien entre inclusion numérique et continuité pédagogique. Ce lien soulève également la question des humanités numériques, et plus largement de la place que l’on doit donner au numérique dans notre société et dans l’enseignement.

De l’éducation par le numérique à l’éducation au numérique

Si en 2021 un peu moins d’un million d’élèves ont ainsi été déscolarisés de force par manque d’équipement et d’accompagnement, le constat de ces carences est antérieur à la pandémie. En 2019, un rapport de la Cour des Comptes listait les manques au sein de l’Education Nationale : notamment, un manque de matériel et de formation des enseignants pour permettre une véritable éducation par le numérique, c’est-à-dire une utilisation de l’outil informatique pour soutenir et prolonger l’activité pédagogique académique.

Avant le confinement, si on parlait de fracture numérique, tout le monde pensait aux séniors, personne aux enfants, trop souvent étiquetés “digital native”

A l’inverse, le confinement a montré, au-delà du manque d’outils, le manque de connaissance de l’outil. « Avant le confinement, si on parlait de fracture numérique, tout le monde pensait aux séniors, personne aux enfants, trop souvent étiquetés “digital native” et considérés comme n’ayant aucune difficulté numérique. Aujourd’hui, il est évident que les enfants doivent être une cible prioritaire de l’inclusion numérique » explique Valérie Daher, directrice générale de la Fondation Break Poverty.

Pourtant, une étude de la Fondation ECDL montrait déjà en 2015 cette fracture qui existe au sein de la jeune génération : si dans l’ensemble celle-ci maîtrise plutôt mieux que ses aînés ce qui touche aux réseaux sociaux, dans la réalité, une large portion (45% des 15 – 29 ans dans cette étude) ne possédait que des compétences très rudimentaires dans l’usage des « technologies de l’information et de la communication (TIC) ».

Les compétences « TIC », ce sont toutes ces compétences utiles à la fois dans le suivi éducatif, et plus tard pour obtenir un emploi : utilisation de logiciels de traitement de texte comme Word ou de programmes comme Excel ; suivi d’une boîte e-mail (Outlook, Gmail) ; maîtrise d’outils de communication en ligne tels que Zoom ou Skype ; connaissance des principes des moteurs de recherche en ligne et reconnaissance des bonnes sources d’information, …

Ce manque de bagage « professionnel » dans l’usage des outils numériques est un réel handicap pour tous ces jeunes qui ne peuvent suivre les cours où la maîtrise informatique de base est requise, puis se trouvent coupés des attentes réelles des employeurs, ou pire, qui ne sauront pas utiliser leur ordinateur plus tard pour remplir leurs démarches administratives importantes, comme la demande des APL, de la prime d’activité, ou encore la déclaration d’impôts. Chez les plus jeunes, il ne faut pas confondre « connexion » aux écrans et « inclusion » dans l’univers numérique : le numérique éducatif (i.e. l’éducation par le numérique) ne pourra être pleinement efficace que soutenu par l’inclusion numérique (i.e. l’éducation au numérique)

Une prise de conscience des acteurs de l’éducation

Le confinement et la mise en lumière d’une « fracture numérique », comme on parlait auparavant de « fracture sociale », ont eu pour conséquence de mettre un coup d’accélérateur sur les solutions mises en place pour répondre à ces inégalités subies par les plus jeunes, et l’on ne peut que constater l’essor phénoménal des initiatives dans le domaine du numérique éducatif.

Plateformes d’apprentissage (Evolukid, Edumalin), programmes d’accompagnement au numérique (Les Connectés), dispositifs techniques déployés dans les collèges et lycées (logiciels tels que Pronote), utilisation sur le temps scolaire d’ordinateurs et de logiciels interactifs : ce sont autant d’évolutions qui visent à améliorer le suivi des élèves et l’intégration de l’outil informatique dans leur parcours académique et extra-scolaire.

Par ailleurs, le gouvernement a inscrit dans le cadre de son plan de relance un volet dédié à la « généralisation du numérique éducatif [pour] assurer la continuité pédagogique et administrative » :, l’État a ainsi investi 105 millions d’euros pour développer le socle numérique des écoles élémentaires. Ce financement permet entres autres de financer l’équipement, les ressources et l’accompagnement numérique de ces établissements.

 

Pour faire le point sur ces dispositifs, se reporter à mon précédent article : L'éducation au numérique des enfants : un enjeu inclusif

 

 

Mais si l’évolution des équipements et des contenus à destination des élèves constituent la base d’une inclusion numérique à travers le numérique éducatif, le prochain défi est la mise en cohérence (i.e. la pérennité) de toutes les initiatives existantes. L’un des obstacles récurrents dans tout programme d’aide aux publics en difficulté reste de se faire connaître : ce sont bien évidemment les publics les plus fragiles qui ont le moins facilement accès aux solutions qui leur sont destinées.

Aujourd’hui, après l’urgence de la crise, c’est donc une approche différente des problèmes d’éducation numérique qui s’ébauche, mettant l’action sur deux points : la trans-sectorialité d’une part, c’est-à-dire la fédération des diverses initiatives, entre les secteurs de l’éducation numérique et celui de l’inclusion numérique ; l’intergénérationnalité d’autre part, c’est-à-dire la formation non pas des seuls élèves, mais de tous ceux qui les accompagnent : professeurs pour ce qui touche à l’académique, mais aussi parents pour tous les usages numériques nécessaire à la vie quotidienne.

L’éducation au numérique, une discipline à implanter dans l’école

Si une complémentarité entre acteurs du scolaire et acteurs du numérique éducatif existait avant la crise, les confinements successifs ont fait prendre conscience au secteur de la nécessité de créer un réseau d’acteurs efficient pour capitaliser sur la complétude des savoir-faire. Trois axes de travail sont identifiés :

  • La création d’une cartographie des solutions afin que chacun puisse avoir une bonne vision sur ce qui se fait près de chez soi, dans les territoires, mais aussi au niveau national, et comprendre les complémentarités des divers projets ;
  • Une extension du nombre de partenariats entre acteurs aux horizons et compétences diverses, mais très complémentaires, permet le développement de solutions innovantes et inclusives, répondant aux enjeux de la fracture sociale et éducative. En atteste les projets lauréats du PIA « Territoire d’Innovation pédagogique » qui associent à la fois des acteurs publics, et à la fois des acteurs privées, issus notamment du monde de la Edtech ;
  • Une implication croissante du ministère de l’Education Nationale dans le soutien aux initiatives d’inclusion numérique, en utilisant son poids institutionnel et logistique pour permettre le passage à l’échelle des solutions.

L’accompagnement des enfants … et des parents

Cependant, le focus sur les seuls élèves est insuffisant, et le numérique éducatif n’est pas que le numérique des enfants : comment des parents eux-mêmes éloignés du numérique peuvent-ils faire découvrir et, mieux, faire s’approprier l’outil aux enfants ? Au-delà de la transversalité, c’est désormais l’intergénérationnalité qui est mise en avant, avec l’idée qu’il faut mettre l’accent sur la formation des personnes qui doivent encadrer les enfants dans leur apprentissage, car l’apprentissage ne se fait pas seul : les professeurs, bien sûr, mais aussi les parents.

Si on a tiré un enseignement de la crise, c'est aussi celui de la difficulté des parents à accompagner leurs enfants

Le manque d’équipement dans la sphère familiale explique souvent un manque d’aisance des parents eux-mêmes face à l’outil numérique, ce qui implique une incapacité à transmettre à leurs enfants tout ce que ceux-ci auraient besoin de connaître pour maîtriser les « compétences TIC ». De plus, cette absence de maîtrise les empêche de suivre efficacement la numérisation en marche dans les établissements : impossibilité de dialoguer avec les professeurs à travers les Environnements Numériques de Travail (ENT), incapacité de suivre les contenus des cours donnés à leurs enfants (surtout pendant les confinements), etc.

« Si on a tiré un enseignement de la crise, c'est aussi celui de la difficulté des parents à accompagner leurs enfants. Aujourd’hui, il est évident que les parents doivent être un public cible du pass numérique » souligne Stéphane Proust, Directeur Numérique pour l’Education et les Solidarités chez Seine-et-Yvelines Numérique. Ainsi, 80% des ordinateurs qui ont été distribués aux enfants par la Fondation Break Poverty durant le confinement ont aussi été utilisés par les parents pour leurs démarches personnelles. À travers cette approche, il a été constaté que de nombreux parents se sentaient désemparés devant l'usage numérique pour leurs besoins administratifs mais également pour accompagner leurs enfants en matière d'e-parentalité.

L’encadrement des parents est donc un des leviers principaux de réduction de la fracture numérique chez les jeunes, puisque les compétences qu’ils apprennent sont ensuite transmises à leurs enfants dans la sphère familiale. Cet encadrement est aussi essentiel dans ce que l’éducation au numérique va au-delà de la seule activité scolaire, et vise avant tout à l’émancipation des familles : l’idée est de les rendre actrices de leur environnement numérique, à la fois pour qu’elles ne fassent pas qu’en subir l’évolution et pour qu’elles puissent continuer, une fois lancées, à se former seules.

Quel avenir pour le numérique éducatif ?

Face à cette prise de conscience, place est désormais à l’action. La tenue d’un événement comme la rencontre « Parlons Inclusion Numérique » montre la volonté des acteurs d’agir en cohérence et de concert, ainsi que leur engagement déjà réel. Ainsi, les différentes structures ont pu parler des diverses initiatives mises en œuvre :

  • Porté par la fondation Break Poverty, le dispositif « Réussite Connectée » est né au début de la crise sanitaire, pour accompagner les jeunes en situation de fracture scolaire et numérique, en difficulté dans la poursuite de leurs enseignements à distance. Il permet de fournir pour une durée maximale d’un an un ordinateur, une connexion internet ainsi qu’un programme de mentorat à des jeunes en situation de précarité, et/ou de décrochage scolaire. Sur l’année scolaire 2020-2021, ce programme a permis d’accompagner plus de 4 000 jeunes. L’ambition de ce dispositif est d’accompagner 10 000 jeunes d’ici 2022.

 

  • La plateforme « Evolukid » offre un accès à des contenus vidéos, des parcours pédagogiques, des ressources éducatives pour permettre aux enfants d’apprendre par leurs pairs. En effet, via cette plateforme, les enfants ont autant un rôle d’apprenant qu’un rôle de professeur. Ce dispositif de sensibilisation et d’éducation aux sciences informatiques, porte une attention particulière à la lutte contre les déterminismes sociaux et scolaires.

 

De son côté, pour que les 13 millions d’élèves d’aujourd’hui ne soient pas les 13 millions de français en situation d’exclusion numérique demain, la Banque des Territoires lance l’appel à projets « Numérique Inclusif, Numérique éducatif » qui s’inscrit dans le cadre du « Plan de Relance ». Son objectif est de sélectionner et d’accompagner jusqu’à 65 projets présentant une stratégie pour pallier les inégalités scolaires et favoriser le développement de projets éducatifs, inclusifs et innovants impliquant des acteurs agissant sur le champ de l’éducation. Les inscriptions, pour la première vague, sont ouvertes du 10 juin au 17 septembre 2021. 

Cet article a été rédigé par Julie Stein avec l'aide de Matthias Marquais en charge de l'animation transverse au sein du Département Cohésion Sociale et Territoriale de la Banque des Territoires.