article CD'enjeux 08 jan. 2021

Effondrement de la biodiversité et progression des pandémies : la nécessité d’une approche commune

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Si les impacts de la Covid-19 sur nos sociétés sont d’ores et déjà conséquents, un récent rapport de l’IPBES (la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques) met en garde contre l’émergence de maladies infectieuses potentiellement plus nombreuses et plus mortelles dans les années à venir, en lien direct avec la dynamique d’effondrement du vivant. Toutefois, les experts avancent des solutions pour prévenir l’apparition et la dispersion de ces maladies, notamment à travers la lutte contre les différents facteurs d’érosion de la biodiversité.

Au-delà de la Covid-19, des risques émergents étant donné l’effondrement du vivant

La Covid-19 n’est pas la première maladie infectieuse à émerger, les dernières décennies ayant vu l’apparition de nombre d’entre elles (Jones et al., 2008)[1] et une multiplication par 4 du nombre d’épidémies (Smith et al., 2014)[2].

Il est désormais confirmé par la communauté scientifique que les activités anthropiques, en participant notamment à la perte de biodiversité, sont à l’origine d’une progression des maladies infectieuses à l’échelle mondiale (Keesing et al., 2010[3] ; Morand et Figuié, 2016[4]; Ostfeld, 2009[5]; Mills et al., 2006[6]). Nombre de facteurs d’émergence des maladies infectieuses sont ainsi en lien direct ou indirect avec l’effondrement du vivant.

Figure 1 : Répartition des maladies infectieuses émergentes (Jones et al., 2008) © CDC Biodiversité (2020)[7]

À travers ses actions et en s’appropriant des territoires jusqu’alors sauvages, l’être humain est davantage en contact avec des espèces auxquelles il n’était auparavant pas confronté. La prédominance de l’être humain modifie ainsi les dynamiques des agents infectieux, perturbe la répartition et la composition des communautés végétales et animales et fragmente les habitats.

La détérioration des écosystèmes par les activités anthropiques (déforestation, multiplication des infrastructures humaines, urbanisation, développement de l’élevage, participation au changement climatique) concourt ainsi à rassembler les conditions favorables à l’émergence de maladies infectieuses (Morand et Figuié, 2016 ; FRB, 2020[8]).

Au contraire, dans un écosystème préservé et fonctionnel où de nombreuses espèces interagissent, les agents pathogènes sont dilués par la diversité des formes vivantes et leur propagation est donc largement freinée : c’est ce qu’on appelle l’effet dilution (Morand et Lajaunie, 2018)[9].

Ainsi, dans son dernier rapport « Échapper à l’ère des pandémies », l’IPBES (2020)[10] met en garde contre des pandémies futures qui « apparaîtront plus souvent, se propageront plus rapidement, causeront plus de dommages à l'économie mondiale et tueront plus de personnes que la Covid-19 ».

Néanmoins, les experts internationaux de l’IPBES mettent en avant un certain nombre de solutions pour endiguer cette dynamique. La préservation et la restauration des fonctionnalités écologiques des écosystèmes doivent être au cœur de la lutte contre l’émergence des maladies infectieuses, notamment via la prévention de leur apparition.

 

L’impact économique des pandémies bien supérieur aux coûts de prévention

Si les coûts relatifs à la gestion de la pandémie de Covid-19 se chiffrent entre 8 et 16 milliards de dollars (Dobson et al., 2020), le coût des pandémies au niveau mondial doit également prendre en compte les coûts annuels relatifs aux autres pandémies (Sida, Grippe espagnole, etc.), aux maladies infectieuses émergentes (SARS, Ebola, etc.) (IPBES, 2020) et aux formes graves de la grippe (570 milliards de dollars annuels) (Fan et al., 2016)[11]. L’IPBES (2020) estime ainsi à plus de 1 000 milliards de dollars annuels le coût des maladies infectieuses émergentes.

En comparaison, la mise en place d’une stratégie globale de prévention des pandémies (notamment via la lutte contre le changement d’usage des sols et le commerce d’espèces sauvages) coûterait entre 22 et 31,2 milliards de dollars annuels (sans prendre en compte les bénéfices sous-jacents liés à la réduction de la déforestation et la séquestration du carbone) (Dobson et al., 2020).

Au regard des interdépendances profondes entre maladies infectieuses et perte de biodiversité, il est également intéressant de prendre en compte les coûts de préservation et de restauration des écosystèmes. Aujourd’hui, l’OCDE (2019)[12] estime entre 52 et 91 milliards de dollars annuels les investissements en faveur de la préservation de la biodiversité. Pour le Groupe de haut niveau de la Convention sur la diversité biologique (2014)[13], il faudrait mobiliser entre 150 et 440 milliards de dollars pour insuffler une nouvelle dynamique concernant la préservation de la biodiversité, un chiffre bien inférieur à l’impact économique annuel des pandémies.

Ces arguments économiques robustes sont donc à mettre en avant pour proposer à grande échelle des solutions permettant l’implémentation d’une stratégie globale de prévention des maladies infectieuses émergentes.

 

Un panel de solutions à mettre en place, notamment via l’approche One Health

L’approche One Health (qui lie santé humaine, santé animale et santé des écosystèmes) est fortement plébiscitée pour lutter contre l’émergence des maladies infectieuses émergentes. L’objectif serait alors de l’appliquer de manière plus systématique et inclusive, en tenant dûment compte des facteurs en amont de l’émergence de la maladie et en mettant davantage l’accent sur la prévention et la surveillance. Il est ainsi possible de prévenir les maladies et de réduire la perte de biodiversité en s’attaquant à leurs causes communes (changement d’usage des sols, dérèglement climatique, introduction d’espèces invasives, etc.).

Figure 2 : Approche One Health

Au-delà de la création d’un Conseil intergouvernemental de haut niveau sur la prévention des pandémies (afin de fournir aux décideurs les éléments nécessaires à la prise de décision), l’IPBES (2020) propose un certain nombre de solutions pour endiguer les pandémies, dont certaines sont directement liées aux facteurs d’érosion de la biodiversité :

  • La diminution des pratiques agricoles industrielles, de l’élevage et des formes de consommation qui favorisent l’apparition de maladies infectieuses émergentes ;
  • Le renforcement du contrôle du commerce international d’espèces sauvages ;
  • La systématisation, pour les grands projets de développement et d’aménagement, de l’évaluation de l’impact des risques de pandémies et de maladies.

 

Conclusion

Au regard des conclusions du rapport de l’IPBES concernant l’émergence de nouvelles maladies infectieuses, il est nécessaire de développer des actions collectives et déployer des outils politiques et économiques incitatifs en faveur d’une véritable transformation durable des sociétés.

Plus largement, ces signaux invitent à une évolution profonde et significative de notre rapport aux êtres vivants, permettant une véritable coexistence homme-nature à long terme.

À cet égard, la publication « Santé et Biodiversité : nécessité d’une approche commune » de la Mission Économie de la Biodiversité de CDC Biodiversité offre une réflexion plus large sur les interdépendances entre santé humaine et diversité biologique.

 

[1] Jones, K., Patel, N., Levy, M., Storeygard, A., Balk, D., Gittleman, J.L., Daszak, P. (2008). Global trends in emerging infectious diseases, Nature, 451, pp.990–993.

[2] Smith, K.F., Goldberg, M., Rosenthal, S., Carlson, L., Chen, J., Chen, C., Ramachandran, S. (2014). Global rise in human infectious disease outbreaks. Journal of The Royal Society Interface, 11, 101, 6p.

[3] Keesing, F., Belden, L.K., Daszak, P., Dobson, A., Harvell, C.D., Holt, R.D., Hudson, P., Jolles, A., Jones, K.E., Mitchell, C.E., Myers, S.S, Bogich, T., Ostfeld, R.S. (2010). Impacts of biodiversity on the emergence and transmission of infectious diseases, Nature, 468, 7324, pp.647-652.

[4] Morand, S., Figuié, M. (2016). Émergence de maladies infectieuses. Risques et enjeux de société. Quae, Versailles, 136p.

[5] Ostfeld, R.S. (2009). Biodiversity loss and the rise of zoonotic pathogens. Clinical Microbiology and Infection, 15, pp.40-43.

[6] Mills, J.N. (2006). Biodiversity loss and emerging infectious disease: an example from the rodent-borne hemorrhagic fevers, Biodiversity, 7, 1, pp.9-17.

[7] CDC Biodiversité (2020). Intégrer la biodiversité dans la relance post-Covid. Mouton,

T., Ménard, S., Pausin, M., Cadi, A., BIODIV’2050, Mission Économie de la Biodiversité, Paris, France, 64p.

[8] FRB (2020). Mobilisation de la FRB par les pouvoirs publics français sur les liens entre Covid-19 et biodiversité, Silvain, J.F., Goffaux, R., Soubelet, H., Sarrazin, F., Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité, 57p.

[9] Morand, S., Lajaunie, C. (2018). Biodiversité et santé : les liens entre le vivant, les écosystèmes et les sociétés, Elsevier & ISTE, 288p

[10] IPBES (2020). Escaping the ‘Era of Pandemics’ : Experts warn worse crises to come, options offered to reduce risk, 96p.

[11] Fan, V. Y., Jamison, D. T., Summers, L. H. (2016). The inclusive cost of pandemic influenza risk. National Bureau of Economic Research.

[12] OCDE (2019). Financer la biodiversité, agir pour l’économie et les entreprises, rapport préparé pour la réunion des ministres de l’Environnement du G7, les 5 et 6 mai 2019, 114p.

[13] Groupe de haut niveau de la Convention sur la diversité biologique (2014). Resourcing the Aichi Biodiversity Targets: An Assessment of Benefits, Investments and Resource needs for Implementing the Strategic Plan for Biodiversity 2011-2020. Second Report, 141p.

L'auteur

Diplômé du Master 2 BIOTERRE « Biodiversité, Territoire, Environnement », Théo Mouton a étudié la gestion de la biodiversité dans une logique multidisciplinaire : économie, droit, écologie, dynamiques d’acteurs, géographie, aménagement, etc. Son expérience à l’association ORÉE en tant que Chargé de mission « Biodiversité et Économie » a été l’occasion de se focaliser sur la conciliation des enjeux biodiversité et climat. Il apporte aujourd’hui ses compétences aux publications Mission Économie de la Biodiversité (MEB) : rédaction des contenus, coordination avec les partenaires, participation au réseau d’acteurs impliqués dans la préservation de la biodiversité.