Ce texte se rattache à une série de 16 articles issus d'une recherche soutenue par l’Institut pour la recherche de la Caisse des Dépôts sous la direction de François Bafoil et Gilles Lepesant sur les enjeux de l’adaptation au changement climatique.

Tout au long de cette série, à raison d’un nouvel article chaque semaine, François Bafoil, directeur de recherche émérite au CNRS/CERI-Sciences Po., rend compte de plusieurs aspects en s’attachant aux phénomènes d’érosion du trait de côte, de submersion sur les littoraux, d’inondation dans plusieurs territoires à l’instar des marais et des vallées, et enfin de sécheresse et de conflits d'usage. Ces travaux feront l’objet de la publication d’un rapport en septembre 2022.

Pour avoir recensé à plusieurs reprises dans les billets précédents les éléments de connaissancecf. CHRONIQUES DES TEMPÊTES (1/2) Quelques leçons tirées de la tempête Xynthia -  et de méconnaissance - cf. LES CONFLITS AUTOUR DE L’EAU EN AGRICULTURE (2/4) Le Conservatoire du Littoral - Le Marais de Brouage -  des phénomènes de submersion, d’érosion et d’inondation, on privilégiera dans ce qui suit, les résistances psychiques qui entravent une conduite appropriée face au risque. Il en va du déni et de l’oubli. Tous deux se donnent souvent à voir sous la forme du refoulement et de la mise à l’écart de la réalité. Dans les deux cas, la dimension de satisfaction compensatrice doit être relevée.

« Le déni : voilà la question. Le grand obstacle, c’est que les gens pensent que ça ne reviendra pas. Romorantin[1] : j’avais fini en 2015, j’ai gagné la médaille ; trois mois après l’inondation a traversé le quartier ; tout le monde pensait qu’il n’y aurait plus d’eau : il faut se laisser toucher, mais pas couler. »

Éric Daniel-Lacombe, architecte, Professeur Titulaire de la Chaire « Nouvelles urbanités face aux Risques Naturels : des abris-ouverts » à l’ENSA Paris-la-Villette[2]

Ignorance, oubli et déni de la réalité

Souvent pareil comportement s’enracine dans l’ignorance de l’occurrence de l’aléa et non de l’aléa lui-même. La menace est admise, mais l’ignorance qui entoure son occurrence exacte génère le doute et bientôt la mise en question des mesures adoptées pour s’en prévenir. Pourquoi se préparer à ce qui ne vient pas ? La certitude que cela aura lieu s’estompe, le centennal s’éloigne dans un lointain indistinct.

« Quel est le pas de temps adéquat ? Se donne-t-on les moyens pour se projeter dans le long terme ? C’est compliqué car les populations voient qu’on investit beaucoup pour les ouvrages de protection et l’élément difficile, c’est que ces ouvrages sont construits pour une fréquence de retours. Et là se pose l’évènement exceptionnel : le centennal. Or il faut expliquer que ce n’est pas une fois tous les cent ans, mais que ça peut arriver une fois pendant trois ans. »

La responsable de l’association IFFRO RME[3]

 

Le doute ayant fait son nid, ou simplement l’attention s’étant relâchée, alors l’oubli des « petites différences » l’emporte, et avec lui, les gestes autrefois interdits. La propension « naturelle » à aller vers la solution la plus facile en rend compte. Autrement dit, l’individu s’oriente au plus près de son intérêt immédiat. Aux fins d’écarter l’incertitude qui entrave la prise de décision et faute d’information indubitable, les élus optent pour la solution disponible qui a déjà été expérimentée avec succès dans le passé.

Ajoutons-y la pression exercée par les citoyens, qui pour construire sur un terrain inoccupé, qui pour ne pas abandonner un paysage connu, et l’oubli efface les préventions d’hier. Fonctionnant comme un écran protecteur, il consolide les idées reçues et conforte l’inertie. Semblable à un voile d’ignorance générateur de discours et de pratiques consensuelles, la grande crue de 1910 joue dans l’imaginaire collectif comme une référence incontestable, alors même que nombre d’éléments la démentent. Encore une fois, c’est la satisfaction ressentie à répéter les mêmes comportements qui alimente et renforce les comportements de déni.

Comme le disent pertinemment les responsables d’Episeine rencontrés à Troyes[4] :

« On voit toujours les mêmes exemples avec les données des inondations de 1910 en noir et blanc, ce sont des photos en noir et blanc. Or, elles sont complètement dépassées par rapport au contexte actuel, et il en résulte un décalage entre le message consistant à marteler qu’il y aura, et c’est sûr, une crue, et l’image très ancienne de cette crue de 1910. Inconsciemment, on entretient quelque chose de très lointain, dans le nord de la Seine, là-bas. D’autres images contemporaines sont à disposition, comme celle de mai 2013, la crue du Loing de 2016, ou encore la crue de 2018, et même 2021 en juillet avec une grosse pluie sur la vallée de la Marne mais elles ne sont pas forcément exploitées comme il faudrait. »

Un écran qui s’apparenterait au fonctionnement de l’inconscient dont on saisit la trace dans la répétition des mêmes représentations et des mêmes pratiques, invitant à se « reposer » sur la similitude des évènements pour mieux penser l’identité marquée au sceau bienfaisant de l’évidence. Et l’oubli est d’autant plus bienvenu, qu’entretemps des décisions ont été prises, tout à fait justifiées quant à leur efficacité et qui renforcent la satisfaction.

« Ce que l’on sait, c’est que les crues de la Seine sont en très grande majorité hivernales mais il faut ajouter qu’elles sont aussi d’automne, d’été et de printemps, et donc qu’elles ont lieu pas seulement en hiver comme on voudrait le croire. Dans les siècles précédents, on a vu des crues en plein été et tout cela reste quelque chose d’oublié pour deux raisons : d’abord, du fait de l’impact de la crue de 1910 sur laquelle on reste fixé, oubliant celles de 1955 et 1983 ; ensuite, en raison de la décision des autorités publiques de construire de grands barrages dès 1924 pour s’occuper des étiages, et surtout après la grande sécheresse de 1949 qui est le grand étiage marquant, pour maintenir les activités et approvisionner la population en Île-de-France en eau potable par les rivières. L’absence de prise en compte de ces crues automnales, estivales et printanières, si on entretient la mémoire seulement à l’hiver, montrent que les Pouvoirs Publics ne sont pas dans le coup. »

La longue durée, qui se construit par le biais de strates accumulées de changements, est un adjuvant essentiel à ce comportement de mise à l’écart de la réalité pour mieux en élire une autre, plus satisfaisante. Pareille à une mécanique inlassable, la longue durée refoule les données les plus anciennes et favorise ainsi l’oubli.

Dans le cas de la vallée de la Seine :

« L’autre facteur d’oubli, c’est le temps. Prenez l’agriculture. La pyramide des âges a beaucoup évolué en raison de l’érosion du nombre d’exploitants agricoles, et de la concentration des terres qui a fait que les petits exploitants ont été éliminés avec la bienveillance des politiques de remembrement. Tout cela a fait que les jeunes exploitants n’ont pas la mémoire du passé. S’y ajoute un autre phénomène spécifique au bassin amont de la Seine : les lacs réservoirs ont écarté désormais les petites crues ; il n’y en a plus. Autrefois, dans tout le lit majeur, les anciens n’allaient pas cultiver parce qu’il suffisait d’un coup d’eau et tout était parti ; maintenant tout est cultivé. Les jeunes cultivent là où les anciens ne cultivaient pas, grâce aux lacs réservoirs. Vous avez une augmentation de la superficie agricole utilisée (SAU) sur la Marne, la Seine et l’Aube ; et quand Dame Nature reprend ses droits, c’est la catastrophe ».

Les responsables d’Episeine

 

Placer un lotissement dans les zones de submersion était une pratique courante dans les années 1990, tous nos cas d’étude l’ont montré. Depuis la tempête Xynthia, c’est strictement interdit. Or, le problème tient à la gestion de l’existant compte tenu du fait que 17 millions d’individus se trouvent en zones potentiellement inondables, et que nombre d’agglomérations ont été construites près des cours d’eau, près de la mer, et cela depuis très longtemps. Les cœurs des villes sont près de l’eau. Pour cette raison, la question centrale des architectes en charge de ce dossier des villes sujettes aux phénomènes d’immersion, c’est de savoir comment la ville peut être renouvelée pour la rendre plus robuste aux risques.

« Comment ne pas répéter les erreurs du passé ? C’est sur l’existant qu’il faut travailler : comment va-t-on rattraper les zones créées depuis des décennies, si ce n’est des siècles ? Les zones habitées sont en bordure de mer depuis plus d’un siècle. Comment réfléchit-on maintenant différemment à nos villes à partir du changement climatique ? Maintenant on peut dire qu’on a sacrément mal construit car on se croyait protégé derrières des digues. Les digues de la Loire datent du Moyen-Âge. En 1668, Colbert voulait hérisser les villes soumises aux inondations d’édifices indépassables ; sur les côtes, normandes ou aquitaines, elles remontent au 19e siècle. En 1857, Napoléon III déclare au Corps législatif : « Je tiens à l’honneur qu’en France, les fleuves rentrent dans leur lit et qu’ils n’en puissent plus sortir ». Quand on a beaucoup artificialisé, on a tout changé. On renverse les équilibres, on provoque des écoulements, des inondations et des mises en danger de la vie humaine ».

Eric Daniel-Lacombe, architecte

 

Or, on le sait, la connaissance n’empêche pas la répétition des mêmes erreurs. Quand bien même personne n’ignore qu’il ne faut pas construire en un certain lieu, la répétition joue et la construction voit le jour.

De même, le déni face aux avertissements à l’encontre de pareils comportements à risque, comme le fait de construire en zone inondable ou de se rendre dans un parking en cas d’inondation, - cf. L'EAU ET LA GOUVERNANCE (3/3) PAPI. Le cas de l’agglomération Cannes-Lérins -.

Pire, les mesures de délocalisation ont beau s’imposer comme la seule mesure préventive, il se trouve malgré cela des individus qui veulent absolument rester sur place, et tout à coup cette volonté devient plus importante que la peur du risque. Et c’est toute la perception du risque qui s’en trouve altérée. On l’a vu à l’occasion du drame de la tempête Alex - CHRONIQUES DES TEMPÊTES (2/2) La tempête Alex, un an après -.

Il en va de même pour la reconstruction incessante des mêmes édifices sur certains littoraux, et cela, seulement parce qu’on ne peut pas se résoudre à abandonner le territoire tel qu’il est construit.  Il est perçu comme immuable.

« Ainsi le maire peut forcer l’évacuation si le danger est imminent ; le logement est un bien privé ; il n’y a pas de parade à cela. Cela pose ensuite la question de la responsabilité. La mémoire s’efface par évitement. Il faut réinscrire l’information systématiquement, il faut absolument que les nouveaux arrivants sachent à quoi ils s’exposent. Le fait d’étoffer les relais d’information – passif (diffusion) et actif (aller à la rencontre des gens sur les marchés ou ailleurs – pourrait mieux asseoir la conscience du risque »

La responsable de l’IFFRO RME

 

Mais comment se convaincre que le cadre même des jours heureux puisse un jour disparaître ? Comment un maire peut-il même avancer pareil avenir qui en est la négation ?

« Les gens disent « bon, c’est centennal, on a le temps » mais il ne faut pas se tromper. Maintenant, ça ne sera pas dans 100 ans, ça sera dans 20 ans. Et nous, ici, notre ville n’existera plus dans 100 ans. La submersion est permanente. Les digues, je les ai dimensionnées pour 25 ans, pas pour 100 ans. Pourquoi ? Parce qu’on n’avait pas de certitude. Il était difficile de protéger des zones urbanisées derrière des grands murs, et en plus, créer de grandes bassines qu’on ne sait pas vider, alors là ça devient dur.  En fait, on a trouvé un compromis empirique entre une protection, une qualité de vie et la probabilité d’occurrence. »

UN MAIRE D’UNE VILLE DU LITTORAL ATLANTIQUE

 

Conclusion

La mémoire douloureuse des traumatismes vécus lors des catastrophes conduit à mettre à l’écart certains pans de la réalité extérieure pour mieux se convaincre que la souffrance n’a pas lieu d’être, et donc ne se répètera pas aussi longtemps qu’aucun démenti ne vient s’y opposer.

De là, peut-être, le comportement de refus de certaines municipalités de considérer le changement climatique dont ils sont pourtant le témoin avec l’inlassable montée des eaux, les phénomènes de submersion et la nécessité de repenser la dynamique des eaux. De ces dimensions psychologiques essentielles, la Mission sur la transparence a énoncé six constats importants[5] :

  1. L’équation difficile entre connaissance, conscience et comportements ;
  2. Une défiance réciproque entre l’État, les experts et les citoyens ;
  3. Une place majeure, délicate et ambigüe des maires ;
  4. Un manque de culture scientifique et environnementale ;
  5. Une faible connaissance du lieu dans lequel on vit et des risques potentiellement présents ;
  6. Une absence de partage et de mutualisation des expériences et initiatives.

Ce sont autant de dimensions qui donnent à penser que la connaissance d’un phénomène n’induit pas automatiquement le comportement adéquat. A l’inverse, une connaissance intégrale des risques est impossible. Le « risque zéro » n’existe pas. Ni catastrophisme ni connaissance intégrale, mais un comportement dont certains auteurs concluent qu’il s’agit de vivre avec l’aléa et non pas contre.

Ce sera l’objet du prochain et dernier billet de cette série sur l’eau : LA CULTURE DU RISQUE (2/2) : Les mesures pratiques (publication le 6 juin)

 

Notes

[1] La réhabilitation en 2015 du quartier Matra à Romorantin (Loir-et-Cher) par l’architecte Eric Daniel Lacombe a consisté à rendre le site résilient aux inondations. Le projet «Métamorphose usine Matra – Romorantin-Lanthenay en un nouveau centre-ville dessiné comme un affluent temporaire de la rivière» fait partie des lauréats du «Grand prix d’aménagement 2015 : comment mieux bâtir en terrains inondables constructibles ?»

[2] Entretien du 1er septembre 2021

[3] Institut Français des Formateurs Risques Majeurs et protection de l’Environnement

[4] Entretien le 22 novembre 2021 à Troyes, Episeine, avec le directeur de l'Appui aux territoires, et la Chargée de la prévention des inondations par la valorisation et la restauration des ZEC.

[5] Mission sur la transparence, l’information et la participation de tous à la gestion des risques majeurs, technologiques ou naturels, confiée en 2021 par Barbara POMPILI, ministre de la Transition écologique, à Frédéric COURANT rapport cité. : https://www.vie-publique.fr/sites/default/files/rapport/pdf/281079.pdf