article CD'idées 12 oct. 2020

L’investissement à l’ère de l’anthropocène

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Investir un territoire, c’est prendre le temps de l’observer, peut-être de le défricher, ou encore de le conquérir, dans l’objectif de le connaitre et d’en faire quelque chose. L’investissement recouvre en ce sens un processus d’implication qui prend du temps et vise à faire sien l’objet considéré. Pourquoi alors investir dans un hôtel, un réseau de géothermie, une flotte de bus électriques serait un acte court-termiste réductible à un calcul de rentabilité ?

L’investissement se résume souvent à une affaire de temps rapporté à un montant d’argent. Il s’agit de neutraliser la valeur investie au départ par la somme des recettes obtenues dans le temps en dégageant un écart appelé rentabilité. Plus les sommes attendues seront incertaines plus la rentabilité escomptée sera importante, couvrant ainsi le risque associé. La qualité de l’objet de l’investissement est donc déterminante pour apprécier ce couple risque/rentabilité.

Est-il bien desservi ? Efficace thermiquement ? Susceptible de plaire aux usagers auxquels il est destiné ? L’investisseur ne saurait se désintéresser des paramètres urbains qui font l’attractivité et donc la valeur d’un site.

Cependant l’investisseur a des réflexes, comme tout professionnel, qu’il cherche la sécurité ou s’aventure à capter des opportunités. En matière immobilière, l’accessibilité, la performance environnementale, la compatibilité des loyers attendus avec le marché sont les points de vigilance de l’investisseur avisé. Parfois, celui-ci va jusqu’à lister les externalités positives de son investissement, autrement dit les gains qu’il ne capte pas directement mais qui contribuent au développement du site (nombre d’emplois crées ou induits, économie de carbone, etc.).

Mais ce schéma classique ne suffit plus aujourd’hui à impliquer l’investisseur dans les multiples dimensions qui font d’un lieu un espace vivant, créatif et utile socialement. Dans le cadre du programme Territoire apprenant contributif (TAC) de Plaine Commune, mis en œuvre par l’Institut de recherche et d’innovation (IRI), présidé par le philosophe, récemment disparu, Bernard Stiegler, la Banque des Territoires cherche à confronter son modèle d’investissement d’intérêt général à la question de l’économie contributive.

Cette dernière envisage l’investissement non seulement comme un investissement en capital mais aussi un investissement en travail, c’est-à-dire à la possibilité pour les travailleurs de mettre une part de ce qu’ils sont dans ce qu’ils font, de faire « œuvre », et par la même d’apporter quelque chose de singulier au projet. Pour ses défenseurs, soutenir un tel investissement est un élément essentiel afin que puissent s’inventer localement des voies de transition permettant notamment de faire face aux défis écologiques et sociaux.

Afin d’expérimenter une telle « thèse dinvestissement », léquipe de l’IRI a lancé un programme de recherche contributive baptisé « Urbanites numériques en Jeux 2024 », mené en partenariat avec le rectorat de Créteil. L’objectif de ce programme est de sensibiliser élèves et habitants du territoire à l’urbanité, au temps du numérique et de faciliter leur appropriation des futurs villages des athlètes et des médias, par un travail autour de technologies urbaines numériques telles que le building information modeling (BIM). Il consiste à mettre en œuvre des ateliers dans des lycées et collèges de la Seine-Saint-Denis et dans certains lieux publics et à mobiliser dans ces ateliers l’environnement du jeu vidéo Minetest pour en faire un outil de capacitation au BIM, ceci afin d’élaborer collectivement des scénarios de reconversion des futurs sites olympiques. Des professeurs, mais aussi des architectes, urbanistes, designers, constructeurs, aménageurs, médiateurs professionnels de jeux vidéo et chercheurs sont associés à cette démarche.

Il est bien ici question d’investir la programmation et la forme urbaine au sens de son appropriation par ses futurs usagers. Comment faire pour que cette démarche ne rejoigne pas les vaines tentatives de co-construction où l’on ne laisse aux habitants que le choix du parterre de fleurs ? Comment installer un dialogue entre les élèves et leurs professeurs d’une part et les acteurs économiques de la fabrique de la ville d’autre part ?

Cernés par les contraintes de délai et de marché, les investisseurs et leurs prestataires (architectes, promoteurs, bureaux d’études…) s’efforcent cependant de ne pas perdre de vue l’utilité finale de leur action : créer un lieu où les habitants se plaisent, où les passants s’attardent, où les touristes curieux viennent jeter un œil. L’investisseur doit apprendre à laisser les usagers investir son objet dès sa conception et jusqu’à sa mise en exploitation. C’est un exercice d’accueil des parties prenantes extérieures au process d’investissement financier qui peut s’envisager de différentes façons selon le contexte.

On essaie de dépasser l’horizon d’investissement pour penser dès l’origine au devenir du bien. Pour anticiper un futur incertain, il faut alors surinvestir au départ et rendre ainsi possibles des usages à terme qui auront une valeur rémunérant la mise de départ. Une autre possibilité consiste à diversifier l’investisseur en associant au capital de la société de projet les futurs usagers, habitants ou riverains, dans le cadre de sociétés coopératives par exemple. Mais pour parvenir à un résultat probant, encore faut-il se donner puis évaluer des indicateurs environnementaux (taux d’imperméabilisation des terrains, impact carbone, qualité de la biodiversité, etc.), sociaux (emplois, accès au logement, réduction du taux de pauvreté, capacitation des publics). L’investisseur doit définitivement intégrer ces critères dans le choix de ses projets et leur conduite, et cesser de les traiter de façon annexe, quitte à refuser d’investir lorsque l’impact social n’est pas avéré.

 

Ce texte est issu du premier numéro de « Journal des Nouvelles Urbanites, du projet urbain au projet humain », une publication réalisée par un collectif d’architectes, urbanistes, aménageurs, foncières, établissements prêteurs, chercheurs, et publiée en octobre 2020. Cet ouvrage, piloté par l'École Urbaine de Lyon, Enlarge Your Paris, APUR, Banque des Territoires et SNCF Immobilier avec les Éditions 205, questionne la fabrication urbaine à l'ère anthropocène.

L'auteur :

Camille Picard est diplômée de l’ESSEC, titulaire d’une maîtrise de Sciences Politiques à Paris 1 Sorbonne et du master d’urbanisme de Sciences po. Chargée d’études au sein d’une société d’économie mixte de la Ville de Paris, la SemParisCentre, elle contribue au lancement des études de définition pour l’aménagement du quartier des Halles. Elle rejoint Icade en 2006 et se consacre à la reconversion de l’entrepôt Macdonald (Paris 19e ) un projet hors normes de 165 000 m² sur un bâtiment existant de 630 mètres de long dont elle fera le récit dans « De Macdonald à Rosa-Parks » Paris, Éditions La Découverte, 2020. Depuis septembre 2016, Camille Picard est directrice territoriale pour les départements de Seine-Saint-Denis et du Val d’Oise pour la Banque des Territoires.