Ce texte se rattache à une série de neuf articles
issus d’une étude intitulée « Aurons-nous toujours de l'eau ?» conduite par François Bafoil, du CERI-Sciences po., avec le soutien de l’Institut pour la Recherche de la Caisse des Dépôts.
 
Cette étude repose sur des enquêtes de terrain qui se sont concentrées sur la région Nord-Aquitaine, par le biais d’une quarantaine d’entretiens directs conduits avec des acteurs de l’Agence de l’Eau Adour-Garonne, ceux de la région et des départements de Charente et Charente-Maritime ainsi que des exploitants agricoles. D’autres entretiens ont été conduits dans la région Bretagne, dans celle du Grand Est et de la Beauce dont il sera rendu compte ultérieurement.
 
Quatre parties composent cette série d’articles : les problématiques de l’eau, la complexité de la gouvernance, l’action locale et une partie conclusive (voir sommaire ci-dessous)

SOMMAIRE

Partie I. Les problématiques de l’eau
1. Le poids de l'histoire : politiques publiques et conflits autour de l'eau
2. Sécheresse en France : état des lieux et projections à horizon 2050
3. Les limites de la connaissance de l’eau : enjeu des savoirs et maitrise de l’incertitude

Partie II. La complexité de la gouvernance de l’eau, les programmes territoriaux
4. Sdage et Sage : cadre réglementaire et règles opposables en matière de gestion de l’eau
5. La gestion de l’eau par bassin versant : solidarité et action collective

Partie III. L’action locale.
6. Comment sauver nos rivières ? Gemapi, renaturation des cours d’eau : le travail de titan des syndicats de rivière
7. Reconquérir la qualité de l’eau avec le programme régional, Re-Sources
8. Quels outils pour préserver les zones humides et protéger la ressource en eau ? Le conservatoire d'espaces naturel CEN
 (publication le 25 avril)

Conclusion
9. L’eau perdue, la confiance aussi ? (publication le 2 mai)

 

Ce deuxième article rappelle les chiffres et les principales conséquences de la sécheresse en France durant les années 2022 et 2023 sur les milieux agricoles et aquatiques, les cours d’eau et les nappes phréatiques. Il fait également état des projections des changements, à horizon 2050, de la hausse de la fréquence et de l’intensité des épisodes extrêmes sur les terres émergées.

 

Au mois de février 2023, on n’a cessé de répéter que la sécheresse était en France à son maximum depuis des décennies, et en octobre de la même année, les niveaux de pluviométrie n’ont jamais été répertoriés avec une telle intensité.

Depuis cette date, l’eau n’a pas arrêté de tomber, particulièrement dans la région Nord, qui a eu à subir des épisodes d’inondation à répétition ; nonobstant, le mois de février 2024 a établi le record mondial de chaleur dépassant d’1,77°C le niveau de la période préindustrielle prise en référence, 1850-1900. Comme si ce cumul des extrêmes préfigurait un avenir déjà là, fait tout à la fois de la certitude de phénomènes consécutifs extrêmes et d’incertitudes sur leur volume et leur occurrence, sans toutefois régler en rien les problèmes liés à la qualité de l’eau.

L’eau en France ne pouvait pas manquer. Pas dans ce pays de cocagne, riche de son climat tempéré, de ses 620 000 km de rivières, de la majesté de ses grands fleuves et de ses 12 000 masses d’eau souterraines. Pas dans ce pays où l’eau coule potable au robinet, comme une évidence. Or, l’eau a manqué en 2019 et, de façon « historique », en 2022 au robinet de 2,4 millions de Français dans 1000 communes rurales.

Aurélie Colas

Déléguée générale de la Fédération professionnelle des entreprises de l'eau

Cité in : Aurélie Colas, « Face aux défis de l’eau, accélérer sur les solutions n’est plus une option », in ; Annales des Mines - Responsabilité et environnement 2023/4 (N° 112), p. 59.

Hausse de la fréquence et de l’intensité des extrêmes à horizon 2050

En lien avec les constats du 6ème rapport du GIEC qui font état de changements climatiques récents à la fois généralisés, rapides, et « sans précédent depuis des milliers d’années », et qui vont s’intensifiant[1], la France fait face à une profonde crise climatique : au Sud, les épisodes d’intense sécheresse sont de plus en plus fréquents, combinés à une réduction des précipitations annuellement, rares mais intenses. S’y ajoute une moindre recharge des réserves d’eau en raison de l’augmentation de l’imperméabilité des sols sous l’effet, également, de l’urbanisation croissante. L’arc méditerranéen, le couloir rhodanien et la vallée de la Garonne, régions déjà chaudes, seraient les plus affectées par l’accroissement du nombre de jours de chaleur et de canicules.

Au Nord, les contrastes saisonniers devraient se manifester l’été par la baisse de la pluviométrie. Elle est estimée, d’ici 2070, entre 15 et 25 %. En conséquence, à l’horizon 2050-2070, la diminution des débits des cours d’eau en période d’étiage serait de 10% à 40 % et la recharge des aquifères devrait diminuer de 10 à 25%. Le transport fluvial s’en trouvera fortement affecté sur les axes de la Seine notamment, puis de la Garonne. Simultanément, l’augmentation de l’intensité des pluies extrêmes affectant notamment les régions Nord, Nord-est et Manche s’opèrerait simultanément avec l’accroissement de l’intensité d’épisodes méditerranées pouvant dépasser 150mm en un jour.

 

Encadré 1 : Situation hydrogéologique au 1er février 2024

En janvier 2024, les niveaux des nappes inertielles restent en hausse. La recharge ralentit ou se stoppe sur de nombreuses nappes réactives. L’état des nappes est satisfaisant sur une grande partie du territoire, notamment sur les nappes réactives, du fait d’un début de période de recharge arrosé. Il est défavorable, avec des niveaux bas à très bas, sur les nappes inertielles du Sundgau et du couloir de la Saône et sur celles du sud-sud-est et de Corse. Durant l’hiver, les tendances et l’évolution des situations dépendront essentiellement de la pluviométrie. Ce début de recharge hivernale permet d’espérer des niveaux satisfaisants en sortie d’hiver sur une grande partie du territoire. Cependant, en cas de précipitations insuffisantes en fin d’hiver, l’état des nappes pourrait se dégrader rapidement sur les nappes réactives et lentement sur les nappes inertielles. La situation devra être particulièrement surveillée sur les nappes du sud-est, fragilisées par un étiage sévère et l’absence d’épisodes notables de recharge

Pour plus d’informations : voir le bulletin de situation des nappes d'eau souterraine au 1er février 2024 du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM)

 

Carte 1 - Situation des nappes souterraines en France au 1er février 2024[2]

 

Carte 2 – Prévision du changement des précipitations annuelles et estivales en Europe au cours de la période 2071-2100 par rapport à la période de référence 1971-2000


Source : https://www.eea.europa.eu/data-and-maps/figures/projected-changes-in-annual-and-6

Surtout, les projections climatiques indiquent que la France risque de connaître au cours de la seconde moitié du XXIe siècle des sécheresses quasi continues et de grande intensité. A suivre les scénarios prévoyant les plus fortes émissions de gaz à effet de serre, la sécheresse météorologique extrême de 1976 représente un seuil qui serait dépassé à la fin de ce siècle et la sécheresse agricole également extrême de 1990, un seuil quant à lui dépassé dès les années 2050.

 

Carte 3 – Baisse générale prévue des débits annuels


Source : INRAE

 

Encadré 2 : Les estimations à l’horizon 2050 [3]

Sur la base des études existantes, il apparaît qu'à l'horizon 2050 :

  • la variabilité saisonnière des précipitations pourrait augmenter avec une hausse de l'ordre de 15 % en hiver et une baisse de l'ordre de 10 % en été ;
  • les débits moyens annuels pourraient diminuer de l'ordre de 10 % à 40 % ;
  • la vitesse de recharge des nappes devrait diminuer de 10 à 25 % ;
  • la hausse constante de l'évapotranspiration devrait se poursuivre et réduire le volume d'eau pouvant être utilisé par les plantes ;
  • l'humidité du sol devrait aussi baisser.

Source : https://www.senat.fr/rap/r22-871/r22-8710.html

 

Les épisodes de sécheresse en France en 2022 et en 2023

La sécheresse en 2022[4] a été caractérisée par un manque de pluie : le déficit pluviométrique par rapport à la moyenne 1991-2020 y était de 25 %, situant l’année 2022 au deuxième rang des années les moins pluvieuses depuis 1959. Ce déficit a également touché l’enneigement des massifs comme ceux des Alpes et de la Corse. En certaines régions, la sécheresse ayant perduré à l’automne, le déficit a pu dépasser 30 % (de l’est du Var aux Alpes-Maritimes et sur l’est de la Haute-Corse) et jusqu’à 50% des Pyrénées-Orientales jusqu’aux Cévennes. Enfin, les températures élevées la majeure partie de l’année (en moyenne sur tout le territoire, 1 à 3°C au-dessus des normales) placent l’été 2022 au rang du deuxième été le plus chaud depuis 1900 avec un nombre record de jours de vague de chaleur (33 jours) depuis 1947.

 

Cartes 4, 5 et 6 – Températures et sécheresses en 2022


Source : Libération  « Températures extrêmes, sécheresse… En France, l’été 2022 est celui de tous les records »

Les impacts de la sécheresse ont conduit au 1er août 2023 à l’assèchement total de 1261 cours d’eau, et à la mortalité de nombreuses espèces de poissons ainsi qu’à la destruction d’habitats. Selon le rapport de l’Inspectrice générale de l’environnement et du développement durable, Patricia Blanc[5], les effets de la sécheresse ont été sensibles au niveau des baisses de rendement, de l’ordre  de10 à 30 % par rapport à la moyenne quinquennale pour certaines filières, notamment le maïs, les pommes de terre et les betteraves (au sein d’une production agricole végétale globale en hausse de 3 % en volume par rapport à 2021) et surtout une réduction de plus de 30 % de la production de fourrages.

La baisse de la production d’hydroélectricité a été de 20 % (voire 30% pour certains opérateurs) par rapport à la moyenne 2014-2019, sans compter les effets sur d’autres activités économiques comme le lavage de voitures, certaines industries notamment agro-alimentaires ou certains opérateurs du tourisme. Les mesures dérogatoires pour assurer la continuité du service ont consisté en plusieurs mesures : 

1. L’obtention d’une dérogation au débit réservé pour la prise d'eau en rivière (138 communes) ; 

2. la mobilisation d’une ressource de secours exceptionnelle (205 communes) ; 

3. le dessalement d’eau de mer (deux communes, dans le Morbihan et en Haute-Corse) ; 

4. La mise en place d’une interconnexion de secours (271 communes) ; 

5 le citernage (par camion) (343 communes) ; 

6.  La distribution de bouteilles d’eau (196 communes).

Par ailleurs, 138 communes ont mis en place des mesures de gestion concomitantes ou séquencées de plusieurs natures : baisses de débit et de pression ; mise en place de seuils dans les rivières ; coupures d'eau volontaires nocturnes ou en journée (cinq communes) ; déconnexion de ressources taries ; solutions alternatives pour la défense incendie (trois communes). Enfin, sept communes ont été contraintes d’interrompre totalement le service pendant plusieurs jours, sans aucune solution à proposer. Une commune a distribué de l'eau non consommable pendant deux semaines. 

 

Carte 7 – Carte composite d’une sélection d’impacts d’évènements climatiques constatés en 2022 en métropole et outre-mer emblématique du changement climatique[6]

 

Carte composite d’une sélection d’impacts d’évènements climatiques constatés en 2022 en métropole et outre-mer emblématique du changement climatique

Source : Haut Conseil pour le Climat

La sécheresse dans le monde en 2023

En atteignant une moyenne annuelle de 14,9°C soit 1,48°C supérieure à la période 1850-1900, « 2023 est de loin l’année la plus chaude jamais enregistrée » selon l’Organisation météorologique (OMM)[7]. Les records de température ont été atteints durant le second semestre, portant chaque mois la température à plus d’1,5°C par rapport à la période préindustrielle. Cela s’est traduit par des pics de surchauffe en juillet dans la région de l’atlantique nord (24,9°) et de la mer Méditerranée (28,71°), tandis que la glace en Antarctique connaissait une réduction de sa surface de l’ordre de 2 millions de km2 par rapport à la période 2011-2020. Les incendies se sont multipliés au Canada où 18,5 millions d’hectares de forêts ont brûlé ou encore à Hawaï tandis que les inondations ont ravagé l’Inde (65 morts) et la Chine (où le typhon a entraîné la mort de 62 personnes). En Lybie, plusieurs milliers de personnes sont mortes suite à la rupture d’un barrage sous l’effet d’un ouragan méditerranéen.

Figure 1 – Anomalies de la température mondiale annuelle de 1963 à 2023 par rapport à la période préindustrielle de 1850-1900

En 2023, la crainte en France était notamment de voir les barrages se remplir très faiblement, surtout en ce qui concerne les barrages réservoirs qui se remplissent par bassin versant, c’est-à-dire par les écoulements. Finalement, le mois de mars 2023 a été très pluvieux et le stock a été refait. A l’automne, les craintes ont resurgi en raison d’un été particulièrement sec. Elles ont été finalement apaisées après les pluies intenses de l’hiver qui se sont traduites alors par des crues dévastatrices, notamment dans le nord de la France.

On en conclura non seulement à la méconnaissance encore importante des phénomènes météorologiques, mais aussi au caractère inattendu des conséquences du changement climatique. Celles-ci se traduisent en accroissement du déficit d’eau et à l’irrégularité des précipitations, qui ne s’étendent pas à l’année mais se trouvent concentrées sur quelques jours. Elles s’accompagnent de ruissellements très importants qui partent à l’océan quand, durant certains mois comme juillet, l’eau ne tombe pas. Le premier effet du changement, ce sont donc des hivers où le remplissage n’aura pas lieu et des étés où il faudra tout déstocker. 

 

RETROUVEZ ICI TOUS LES ARTICLES PUBLIES PAR FRANCOIS BAFOIL SUR LE BLOG REGARD(S) D'EXPERT(S)

Dans cette série de 16 articles publiée en 2022, François Bafoil rend compte de plusieurs aspects concernant les enjeux de l'eau et de l’adaptation au changement climatique en s’attachant aux phénomènes d’érosion du trait de côte, de submersion sur les littoraux, d’inondation dans plusieurs territoires à l’instar des marais et des vallées, et enfin de sécheresse et de conflits d'usage autour de l'eau. 

Ces articles sont issus d'une recherche menée sous la direction de François Bafoil et Gilles Lepesant. Leurs travaux ont fait l’objet de la publication d’un rapport en septembre 2022, disponible ici sur le site de l'Institut pour la recherche.

 

Notes et références

[1] IPCC, “Synthesis report of the IPCC sixth assessment report (AR6)”, 2021 / 2023.

[2] Carte établie le 9 février 2024 par le BRGM, à partir de données de la banque ADES acquises jusqu’au 31 janvier 2024. Source des données : banque ADES (ades.eaufrance.fr) / Hydroportail (hydro.eaufrance.fr) / Fond de carte © IGN.

[3] Rapport fait au Sénat sur la Gestion durable de l'eau : l'urgence d'agir pour nos usages, nos territoires et notre environnement », Président M. Rémy POINTEREAU, Rapporteur M. Hervé GILLÉ, 11 juillet 2023.

[4] Les spécialistes s’accordent à distinguer 3 types de sécheresses : La sécheresse météorologique liée à un déficit pluviométrique ; La sécheresse des sols ; La sécheresse hydrologique liée à la baisse des réserves en eau des nappes, des cours d’eau et des lacs.

[5] Retour d’expérience sur la gestion de l’eau lors de la sécheresse, 2022, Mars 2023, 165 pages.

[6] Haut Conseil pour le Climat, « Acter l’urgence. Engager les moyens », Juin 2023, p. 43.

[7] Cité in : Mathieu Goar, « Les températures hors normes de 2023 préfigurent l’avenir », Le Monde, 15 janvier 2024.

RETROUVEZ ICI TOUS LES ARTICLES PUBLIES PAR FRANCOIS BAFOIL SUR LE BLOG REGARD(S) D'EXPERT(S)

Dans cette série de 16 articles publiée en 2022, François Bafoil rend compte de plusieurs aspects concernant les enjeux de l'eau et de l’adaptation au changement climatique en s’attachant aux phénomènes d’érosion du trait de côte, de submersion sur les littoraux, d’inondation dans plusieurs territoires à l’instar des marais et des vallées, et enfin de sécheresse et de conflits d'usage autour de l'eau. 

Ces articles sont issus d'une recherche menée sous la direction de François Bafoil et Gilles Lepesant. Leurs travaux ont fait l’objet de la publication d’un rapport en septembre 2022, disponible ici sur le site de l'Institut pour la recherche.