Ce texte se rattache à une série de 16 articles issus d'une recherche soutenue par l’Institut pour la recherche de la Caisse des Dépôts sous la direction de François Bafoil et Gilles Lepesant sur les enjeux de l’adaptation au changement climatique.

Tout au long de cette série, à raison d’un nouvel article chaque semaine, François Bafoil, directeur de recherche émérite au CNRS/CERI-Sciences Po., rend compte de plusieurs aspects en s’attachant aux phénomènes d’érosion du trait de côte, de submersion sur les littoraux, d’inondation dans plusieurs territoires à l’instar des marais et des vallées, et enfin de sécheresse et de conflits d'usage. Ces travaux feront l’objet de la publication d’un rapport en septembre 2022.

Si la problématique du trait de côte a une telle importance, c’est bien sûr en raison des phénomènes d’érosion et de submersion qui provoquent son avancée ou son recul, mais c’est aussi parce que des enjeux économiques y sont liés dans la mesure où, le plus souvent, la croissance des activités touristiques et le déclin accéléré des activités industrielles et agricoles déterminent le profil entier des bassins concernés. Une autre manière de le formuler consiste à souligner que si le trait de côte focalise l’attention, c’est parce que de son traitement dépend le consensus local tout entier.

Défendre et continuer la tradition

Plusieurs stratégies sont développées pour gérer le trait de côte : des plus favorables à l’environnement comme l’installation de toiles perméables visant à retenir le sable ou encore la répartition sur la côte de débris végétaux, jusqu’à celles qui le sont moins comme la construction de digues en béton, le renforcement des ouvrages existants ou encore l’extraction des sédiments à une extrémité de la côte pour les répartir sur la plage dédiée ou les déplacer à l’autre extrémité. Les conséquences de tels choix sont connues : elles se traduisent en coûts considérables en termes d’entretien et de dommages environnementaux mais elles jouissent d’un puissant soutien de la part des populations côtières.

Pour protéger le territoire de Baie de Somme et les activités pastorales ainsi que la chasse, il a été décidé de prolonger l’effort initié avec la mise en place d’épis qui placés perpendiculairement au littoral sont censés réduire les dynamiques d’érosion. Un épi doit résister à la houle, à l’image d’un mur posé à plat comme amortisseur de la mer. L’autre mesure consiste en le remplissage de coffres par des galets qui lorsque la mer monte, ruissellent d’eau sous l’effet de la décharge. Les galets expulsés suivent dès lors un cheminement jusqu’aux « crochons », ces lieux où s’accumulent les galets. C’est là, dans ces crochons, que l’exploitant en charge du réapprovisionnement va les chercher pour combler de nouveau l’extrémité du littoral.

S’ils ne peuvent donc pas empêcher les effets de la houle et des marées constantes d’exercer leur inlassable érosion, les cordons contribuent à en freiner le cours forçant ainsi les élus à toujours les reconstruire et les consolider. Car les tonnes de galets qui montent et qui descendent sous l’effet de la force considérable des flux et des reflux marins ne cessent de se déplacer d’un bout à l’autre de la côte, au grand bénéfice de l’entreprise en charge de son transfert pour un rendement qui n’en finit jamais et pour une somme avoisinant les 800000 euros par an. Or en regard de ces dépenses, un chiffre doit être rappelé : les Bas-Champs en Baie de Somme concernent quelques dizaines de familles. Pour cette raison l’argument plaidant pour rendre ces Bas-Champs à la mer n’est pas complètement inaudible. Pour un haut responsable rencontré à sa mairie, c’est la position contraire qui est résolument une absurdité.

 

 

 

 

 

 

 

« De Cayeux à Ault on a fait 3 kms de galets, et ça tient grâce à ce cordon de galets. Or, il y a un déficit de transit de galets car ils viennent de Normandie, et on a construit des épis qui justement limitent ce transit. Tous les ans, on remet du galet, ça coûte très cher, mais le système marche : le galet remonte et fait office de machine à laver et quand il arrive au nord de Cayeux, il est très pur. Ce qui est prélevé au nord au-dessus de Cayeux, et qui a une forte valeur industrielle (cela sert de pâte à dentifrice, et de peinture très blanche) part, tandis que les transporteurs de galets restituent en échange des galets extraits des carrières qu’ils possèdent dans les terres, et les mettent dans les systèmes d’épis. On a mis 800 000 euros de galets l’an dernier à cause de tempêtes. L’EPCI qui a payé vient de voter la taxe GEMAPI[1] - voir le billet à paraître le 4 avril - et elle a été dimensionnée pour gagner 1,5 millions d’euros. Par ailleurs, la durée de vie des carrières est limitée, et dans 20 ou 30 ans, ce sera épuisé. Et alors notre système de restitution sera insoutenable. Comment tenir les coûts sur 30 ans ? Mais à l’inverse comment vit-on avec plus d’eau ? Il faut accompagner les transitions des territoires ».

Laisser faire, laisser couler

L’autre stratégie consiste donc à laisser passer les éléments. Comme l’écrivent les auteurs d’un rapport de la Fabrique de l’écologie, « l’adoption du « laisser faire » consiste à laisser le trait de côte mobile et à laisser les phénomènes d’élévation du niveau de la mer, d’érosion et de submersion affecter les lieux. Les espaces concernés par cette option peuvent être des espaces naturels ou artificialisés, tels des polders, qu’on choisirait de renaturaliser.

Dans ce dernier cas, on parle de « dépoldérisation ». Il s’agit alors de créer volontairement des brèches dans les ouvrages de protection afin de laisser entrer la mer ou bien de supprimer entièrement les ouvrages »[2]. Initiée en Allemagne dans les années 1980, l’expérience s’est étendue en Hollande, en Grande-Bretagne, moins en France, pour un bénéfice notoire en matière de re-nidification pour des espèces en net déclin. Or, pareille stratégie se heurte dans la région de la Baie de Somme à un vaste front d’oppositions qui regroupe les résidents, les touristes, mais aussi les agriculteurs, les chasseurs, et in fine les élus politiques soucieux de leur base électorale quitte à taire leur conviction profonde.

Dans le cas de la Baie de Somme, la déclaration de mise en œuvre du PAPI[3] - voir le billet à paraître le 4 avril - précise clairement les enjeux auxquels ont eu à faire face les élus et les populations[4]. Trois scenarii ont été proposés :

  • Stabilisation du trait de côte, continuité, et donc pas de changement, l’acceptabilité sociale étant largement acquise.
  • Stabilisation et introduction de zones de transition entre mer et terre, ouverture de nouvelles portions du territoire aux activités (conchyliculture), le tout pour une acceptation limitée.
  • Recul décidé et maîtrisé du trait de côté, redéploiement du territoire des zones les plus basses vers les zones de plateau. Dans cette option, les aménagements actuels ne sont pas confortés mais 32000 personnes sont relocalisées tandis que 13500 hectares sont rendus à l’agriculture. Cependant de l’aveu même du texte officiel, les coûts sont exorbitants en matière de relocalisations et de transformation du territoire

Des trois stratégies, la première et en partie la deuxième l’ont largement emporté, autrement dit la conservation et le renforcement du trait en l’état[5].

En rendent compte des raisons à la fois politiques, économiques et sociales.

  • Politiques parce que les élus n’ont pas voulu reloger les populations menacées qui, aux yeux de certains le seront de toutes façons si les aléas s’accroissent, ce que tous les calculs prédisent.
  • Sociales parce que telle est la demande de la population en raison des gains acquis grâce au tourisme, confortés qu’ils sont par des Parisiens très nombreux sur la côte et qui n’entendent pas voir le paysage modifié d’un iota.
  • Économiques si l’on considère l’important groupe de pression que représentent les agriculteurs d’un côté, les chasseurs de l’autre. Les abris dans lesquels ils chassent se négocieraient jusqu’à 300000 euros.

Or, ces deux raisons sont allées à l’encontre de l’opinion de ceux qui considèrent qu’il est erroné de prétendre lutter contre les éléments, quand il serait plus rationnel de s’y adapter, c’est-à-dire permettre à la mer d’entrer dans les terres. Telle était la position du prédécesseur de l’actuel président du département. Géographe de profession, il préconisait de laisser l’eau entrer dans le milieu naturel et d’organiser la vie plus loin.

« On lui rétorquait que de toutes façons, il faudrait recréer les digues ailleurs. Finalement il avait peut-être raison même si on jugeait que c’était provocateur ».

Quant aux coûts qui seraient ceux de cette troisième option, ses défenseurs répondent en opposant ceux, non moins exorbitants, qu’entraîne la répétition incessante des mêmes dépenses, liées au transport des galets et du sable, dans un incessant aller et retour consistant à vider un endroit de la côte pour mieux remplir d’autres lieux.

On l’a dit plus haut, cette décision se chiffre à près d’un million d’euros.

 

 

 

 

 

 

« Maintenant on rehausse les digues. On le fait dans la temporalité qui est la nôtre mais quid dans 5 ans? dans 10 ans? On rehausse, on met de l’argent public. On met chaque année 400000 euros à un endroit pour les remettre ailleurs. Il y en a un qui est heureux, c’est le gars qui a attrapé le marché ! »

Dernier mot au politique

Pour cet autre interlocuteur, c’est le politique qui l’a emporté et avec lui la facilité consistant à aller, si l’on peut dire, dans le sens du courant le plus fort, celui de la population et des Parisiens qui peuplent la côte de maisons de villégiature.

L’inondation de 1990 résultant de plusieurs jours de tempête s’était traduite par le percement des digues et des galets entre Ault et Cayeux, l’eau salée entrant dans les Bas-Champs (voir mon précédent billet). Selon cet élu, il aurait fallu dire à ce moment précis « on recule ». Deux solutions se présentaient aux élus : puisque la mer était passée, l’indemnisation des victimes s’imposait ; ou reconstruire. C’est cette dernière option qui l’a emporté :

« Les élus n’étaient pas courageux à cette époque, cela aurait eu du sens de s’opposer. La terre est très difficile à cultiver dans ces basses terres, et le coût n’aurait pas été considérable. Résultat : on a décidé de faire les 104 épis pour bloquer le transfert des galets. Or comme on bloque les galets il faut reconstruire les épis et régulièrement la mer passe dans Cayeux et on recharge, on met de l’argent. Si on avait mis tout l’argent dans le bâti et pour protéger les maisons, ça aurait été plus profitable : à Cayeux, à Ault, ça tombe de partout. Les maisons s’abîment. Le casino de Cayeux est une ruine, et malgré cela, on les aide pour faire de nouveaux quartiers.».

La question est donc bien celle de l’adaptation compte tenu du fait qu’il faut accepter de reconnaître que l’eau entrera quoi qu’il en soit dans les Bas-Champs. D’autant que nul n’est à l’abri d’une tempête plus importante qui n’aura pas été prévue.

D’où la nécessité de repenser l’adaptation du territoire et la formation des villes. La culture du risque demeure un enjeu majeur pour les élus. Le fait est que chaque année, à raison de deux ou trois occurrences, l’eau traverse la ville de Cayeux. Comment dans ce cas adapter la ville ? Comment se projeter dans l’avenir en sachant que la nature des éléments déterminera l’usage et le profit du territoire ?

Nombreux sont déjà les projets qui pensent la ville en faisant en sorte que l’eau aille dans les espaces publics, en les ouvrant davantage et en réduisant la vulnérabilité des bâtiments. A Cayeux, certains considèrent que les espaces non bâtis devraient être mis à profit non pas pour construire de nouveaux bâtiments mais pour penser le stockage de l’eau.

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La ville par ailleurs bénéficie d’un atout très apprécié avec plus de 2 kms de digues sur lesquelles sont posées tout au long des cabines de plage. L’idée circule qu’il conviendrait de les déplacer l’hiver pour les remettre une fois la saison venue ; de la même façon, des hôtels pourraient être installés l’été et retirés l’hiver. Ce sont autant de propositions de « conventions temporaires » d’occupation dont nous avons traité dans le billet ci-dessous :

 

Nombreux sont déjà les projets qui pensent la ville en faisant en sorte que l’eau aille dans les espaces publics, en les ouvrant davantage et en réduisant la vulnérabilité des bâtiments, à l'instar de ceux développés par l'architecte Eric Daniel-Lacombe.[6].

 

Notes et références

[1] La GEMAPI correspond à la gestion des milieux aquatiques et la prévention des inondations. Elle concerne les cours d’eau, les zones humides, les plans d’eau et les moyens de les aménager pour améliorer la biodiversité, la continuité écologique et la défense contre les inondations. Depuis 2018, les collectivités ont la possibilité d'instaurer une taxe facultative, permettant de couvrir les dépenses liées à la gestion des cours d'eau et les risques des crues. 

[2] Jil Madelanat, « L’adaptation au changement climatique sur le littoral français », juillet 2019, La Fabrique écologique https://www.actu-environnement.com/media/pdf/news-34545-fab-ecologique.pdf , p. 41, 42

[3] Le PAPI (Programme d’Actions de Prévention des Inondations) est un outil qui doit permettre de mettre en œuvre des mesures de protection contre les inondations. Ces mesures peuvent être des études, des travaux, ou encore des actions de communication.

[4] Déclaration d’intention. Mise en œuvre du PAPI- Bresle-Somme-Authie sur les systèmes d’endiguement Somme-Authie sud et Saint-Valery-sur-Somme, décembre 2020, 43 pages

[5] « Il a été décidé d’aligner – est-il écrit - le système de protection sur le trait de côte actuel ou bien action rétro-littorale modérée sur les secteurs les plus en érosion » Idem, p. 32

[6] Libération, 26 juillet 2021