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Le tiers-lieu en territoire rural : un lieu unique aux impacts multiples

Développement économique

Pour les territoires ruraux à l’écart des dynamiques de développement des grandes métropoles, le développement des tiers-lieux apparaît comme une opportunité pour redynamiser l’économie locale et recréer du lien social.

 

Les tiers-lieux participent au développement des territoires ruraux

 

Espaces de coworking, fablabs, working café… tous ces lieux aux formats et aux usages multiples qu’on appelle aujourd’hui « tiers-lieux » canalisent les dynamiques entrepreneuriales d’un territoire – toutes formes confondues (classique, social, culturel, …) – autour d’un lieu unique. Et, grâce aux rencontres que ces lieux permettent, de nouvelles opportunités d’affaires se créent et les personnes qui le fréquentent bénéficient d’un effet d’entraînement. Comme l’a décrit Raphaël Besson dans son article sur la régénération des territoires ruraux par les tiers-lieux, les tiers-lieux ont une double fonction de « capteur » (d’initiatives locales) et d'« amplificateur » (de ces mêmes initiatives).

Les tiers-lieux sont aussi (et surtout !) des lieux où l’on se rencontre, où l’on échange des savoir-faire et où l’on acquiert de nouvelles compétences… Quand les centres-bourgs des petites villes se vident de leurs commerces et de leurs habitants, quand les lieux de vie se font rares, les tiers-lieux apparaissent comme vecteurs de lien social. Et quand les territoires sont mis au défi de conquérir de nouvelles populations actives (si possible plus jeunes), les tiers-lieux apparaissent comme de nouveaux arguments d’attractivité.

A Fourmies, dans l’Avesnois, Le L@bo remplit ces fonctions et va plus loin : il joue un rôle de sensibilisation et de médiation en permettant à des habitants peu familiers du numérique de découvrir le fonctionnement d’imprimantes 3D, de se former au dessin numérique, de se mettre dans une démarche d’initiative et de créativité, de devenir acteurs de la 3e révolution industrielle (Rev3)… le tout gratuitement.

Quelque part, les tiers-lieux ruraux permettent de réduire la fracture territoriale avec les grandes métropoles. Ils sont une déclinaison locale de l’univers hyper-connecté des start-up de la french tech situées quasi exclusivement dans des territoires urbains. A Fourmies, où les problématiques de mobilité de la population sont importantes, Le L@bo propose une offre habituellement observée dans des agglomérations telles que Valenciennes (la Nouvelle Forge) ou Maubeuge (la Gare Numérique), en version condensée.

 

Un tiers-lieu en milieu rural, c’est bien… mais l’équilibre économique est fragile !

Les tiers-lieux, plus particulièrement ceux situés en territoires ruraux, s’appuient sur des modèles économiques fragiles, avec des coûts de fonctionnement et d’investissement rarement couverts par les recettes locatives.

C’est d’autant plus vrai lorsque les politiques tarifaires, en phase avec les objectifs poursuivis par les porteurs du projet, sont très incitatifs. L’enjeu est celui du remplissage, pour qu’il y ait de la vie dans les murs, qu’une communauté d’utilisateurs naisse et perdure.

  • Faut-il vraiment un lieu tout beau tout neuf ?

La fragilité inhérente aux tiers-lieux inciterait à partir sur un modèle « léger », notamment quant aux investissements de départ. A-t-on absolument besoin d’un local flambant neuf ? Ne peut-on pas investir un local existant en y faisant le « juste nécessaire » pour les aménagements ?

C’est souvent sur ce sujet que se révèlent les priorités des parties prenantes à l’origine du tiers-lieu. Quand le projet est porté par un opérateur privé, ce dernier va rechercher en priorité la viabilité économique du lieu, à mobiliser les futurs occupants et à être opérationnel le plus rapidement possible. Lorsque le projet est porté par un acteur public, le choix du lieu « totem », sa localisation et son apparence répondent à des enjeux de développement et d’attractivité territoriale, d’aménagement, voire de marketing territorial. In fine, les investissements engagés pour répondre à ces enjeux peuvent apparaître démesurés par rapport aux revenus générés par le tiers-lieu. Pour espérer atteindre l’équilibre économique, il vaudra mieux « sortir » le coût d’investissement et rechercher l’équilibre sur le fonctionnement uniquement. Mais même à ces conditions, il n’est pas toujours possible de résoudre l’équation.

  • Optimisons !

La recherche de l’équilibre économique des tiers-lieux passe aussi par l’optimisation de la valeur locative de chaque m² disponible. Il faut donc trouver une ou plusieurs valeurs d’usage, même ponctuelles ou évènementielles, à chaque m². L’aménagement des lieux doit faire la chasse aux espaces perdus ou surdimensionnés. Suivant cette même logique et notamment lorsque la dynamique est naissante sur le territoire, il faut savoir résister à la tentation de vouloir aménager tout le lieu tout de suite. La programmation doit pouvoir se consolider dans le temps au gré des besoins et des usages. Des solutions légères de cloisonnement et d’occupation, l’auto-construction par des makers qui utilisent ce lieu (aménagement intérieur et mobilier, machines…) ou les chantiers participatifs sont à privilégier.

  • Et l’exploitation du lieu ?

Pour bien fonctionner, le tiers-lieu doit s’appuyer sur des personnes aux compétences adaptées, en matière d’animation, de communication, de transmission de savoir-faire techniques... La Coopérative des Tiers-Lieux, dans son Rapport tiers-lieux à l’usage des collectivités, a élaboré sur ce sujet un référentiel des compétences métier intéressant autour de la fonction de « facilitateur de tiers-lieux ». Ces compétences peuvent être recherchées auprès de structures déjà aguerries dans l’animation de ce type de lieux (comme La Cordée par exemple).  

La tentation peut être forte d’alléger le coût de fonctionnement du tiers-lieu en optant pour un modèle peu voire pas doté en ressource d’animation. Mais le risque est élevé sur la dynamique du lieu et sur sa fréquentation : pas ou peu de ciment de la communauté d’utilisateurs, faible lien avec l’écosystème local, faible rayonnement du lieu. On ne peut donc que recommander de considérer ce poste comme un coût incompressible.

Plusieurs modèles alternatifs existent, comme les modèles participatifs ou bénévoles portés par des collectifs d’utilisateurs, mais restent fragiles, notamment quand les membres en question doivent donner la priorité à leur propre activité.

  • Le partenariat public-privé, une bonne idée ?

Une part significative d’initiatives en milieu rural est le fait de collectivités, qui peuvent avoir recours à un opérateur privé pour exploiter et/ou animer le lieu. Il y a alors presque autant de modèles que de projets, , les curseurs pouvant être plus ou moins poussés en matière de maîtrise de l’offre (contenu, tarifs, …), de partage des risques d’exploitation, de portage des investissements, etc. L’intérêt pour la collectivité sera de s’adosser les compétences d’un opérateur dont c’est le métier, devant normalement se traduire par une un remplissage plus rapide, une amélioration des recettes… Le coût et le ROI d’une telle solution méritent donc d’être mis en balance avec ceux d’un portage direct.

Mais la réalité des tiers-lieux ruraux enseigne que le potentiel marché est restreint et que les opérateurs privés ne sauraient assumer seuls les risques d’exploitation. Il faudra alors chercher des modèles où la collectivité complète les revenus de l’acteur privé et/ou réduit le niveau de charges.

 

L’impact des tiers-lieux est économique, social et environnemental

Les tiers-lieux en milieu rural ont nécessairement plusieurs impacts sur le territoire. Sans prétendre à l’exhaustivité, on retiendra qu’ils permettent à des activités de s’installer et se développer, ils renforcent les échanges économiques localement (effet réseau et communauté), ils favorisent la qualité de vie des travailleurs, ils limitent l’impact environnemental lié aux flux pendulaires… Plus globalement, ils renforcent l’attractivité du territoire auprès de certaines catégories d’actifs, ce qui pourra se traduire indirectement par une contribution au maintien d’équipements et de services publics (ex. ouverture de classe).

Les tiers-lieux ruraux sont aussi générateurs de retombées pour l’économie de proximité dès lors que les utilisateurs consomment localement et génèrent de nouvelles sources de revenus pour les acteurs économiques locaux.

Il est donc recommandé de sortir des mesures classiques de rentabilité et de s’intéresser à la valorisation des impacts économiques, sociaux et environnementaux générés par ces tiers-lieux. Le Pays de Murat a mesuré l’impact de sa politique d’accueil de télétravailleurs (devenu Cocotte Numérique). Cette étude réalisée par Ocalia, OPC et Argo&Siloe a quantifié les retombées en termes démographiques, d’emplois directs, de sources de revenus, de consommation locale, d’emplois induits.

Cette approche empreinte de bon sens est toutefois encore peu répandue pour le moment et nécessite sans doute un important travail de pédagogie auprès des décideurs locaux pour s’imposer.

 

Sylvia Plion et Vincent Lecomte sont consultants au sein du cabinet Argo&Siloe. Ils accompagnent les territoires et les entrepreneurs dans leurs projets de développement économique et d’innovation sociale.
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